Karl Marx à Alger

Omar Merzoug, docteur en philosophie, vient de nous révéler un fait, semble-t-il, méconnu par le public, en ce sens que personne avant lui n’en a fait mention, tout au moins dans la presse nationale. Il s’agit d’un séjour de Marx à Alger au cours de l’année 1882, soit un an avant sa mort après son retour à Londres. Il se peut que la presse nationale n’ait jamais eu à relater ce fait, mais les universitaires de ma génération en ont amplement disserté. Même les auteurs occidentaux cités par l’auteur ne trouvent pas grâce à ses yeux, pour le motifs qu’ils «n’accordaient qu’un intérêt fort limité à son séjour algérien». Il s’agit en l’occurrence des problèmes de santé dont Marx avait pâti au cours d’un hiver particulièrement froid et pluvieux. Une exception cependant concernera Jonathan Sperber qui relève «certains faits intéressants…».

Il y a lieu de rappeler que Marx a élu domicile au Quartier Mustapha qui servait d’accueil pour hivernants européens, comme ce fut le cas pour Nice, prisée par les Anglais en quête de se refaire une santé loin de l’humidité des rives atlantiques. Le séjour de Marx avait donc un caractère thérapeutique, contrairement à l’idée suivant laquelle il aurait obéi aux recommandations biscornues d’Engels.

Les questions de santé mises à part, Marx mit à profit son séjour algérien pour visiter le Sahel, où il constata les effets de la colonisation sur une paysannerie saignée à blanc dans une Mitidja submergée par les fondrières, et dont la restauration foncière s’est faite à marche forcée grâce à une main-d’œuvre locale sous-payée.

Marx n’était pas tendre avec l’Armée d’Afrique qui encadrait drastiquement la mise en valeur des terres, inaugurant un modèle de colonisation foncière qui va s’étendre à l’ensemble des plaines du Tell.

Si Marx signale la brutalité de l’œuvre coloniale, il considère néanmoins que la société paysanne algérienne passe d’un mode d’exploitation féodal, où les règles d’allégeance nobiliaires laissent place à un mode d’exploitation capitaliste se reproduisant dans le contexte colonial. À la violence «légitime» d’antan succède une violence non socialisée, parce que culturellement et socialement incomprise par l’ouvrier agricole. Incomprise tout simplement parce que le nouveau donneur d’ordre est un étranger doublé d’un «roumi». Même si les deux formes de violence sont comparables par l’intensité de leur sujétion, elles ne sont pas comparables dans leur réception subjective. Le temps pré-colonial s’inscrivait dans un rituel de subordination dont les normes semblaient évidentes. C’était l’ordre des choses. Étienne La Boétie, quatre siècles avant Marx, rédigea un texte saisissant intitulé: «Discours sur la servitude volontaire». Il m’est arrivé à une époque contemporaine de constater que les Haratin du Touat, craignant qu’en s’autonomisant de leurs maîtres chorfas, ils risquaient d’aller en enfer (enquête menée avec mes étudiants à Zaouitet-Kounta en 1973!). La fin de l’Europe féodale et le tropisme exercé par la bourgeoisie naissante en direction des manufactures et des mines de charbon ont donné lieu à des crispations au sein de la plèbe rurale fraîchement «urbanisée», donnant lieu parfois à une certaine nostalgie du temps princier ( Marx parle à ce propos de «Bodenpoesie»). Les personnages de Zola expriment ce désarroi, certes transitoire, avant qu’une conscience ouvrière ne se cristallise et ne s’organise pour constituer une force de négociation.

Marx n’a pas dérogé à cette posture quand il signale que la plèbe algérienne passe de la préhistoire (celle du rite et de l’ordre coutumier) à l’histoire (celle de la prise de conscience et de l’historisation du rapport colonial, versus capitaliste. La citation de Marx que nous livre Omar Merzoug exprime tout ce qui vient d’être dit: «Dans la production sociale de leur existence, les hommes nouent des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté; ces rapports de production correspondent à un degré donné du développement de leurs forces productives matérielles …». C’est partant de ce présupposé que Marx parle de «libération» de l’esclavage, voire plus largement des formes surannées d’exploitation. Ce propos a pu être mal interprété, dans le sens où Marx n’aurait pas échappé à la vision européocentriste de ses contemporains.

Pour revenir au prétendu compte rendu superficiel des auteurs sur l’épisode algérien de Marx, je ne partage pas cette assertion. D’abord, ce qu’a vu Marx dans l’arrière-pays algérois et, plus précisément sur l’état des lieux qui y prévalait antérieurement à la colonisation, corroborait ses réflexions sur ce qui est désormais englobé dans le «mode de production asiatique», notamment ses controverses avec Kovaleski sur les rapports de production en Inde, et dans l’empire ottoman (auquel le Maghreb, Maroc non compris, était rattaché). J’ajoute que les correspondances les plus fécondes (sur le plan intellectuel s’entend), étaient celles échangées avec Engels. J’invite Omar Merzoug à lire à ce titre ces correspondances, présentées par René Gallissot avec la collaboration de Gilbert Badia , dans un livre intitulé : «Marx et l’Algérie», paru à l’Union Nationale d’Edition, Collection10/18, Paris 1976. Il semble qu’un notable d’une envergure intellectuelle notoirement connu, à savoir M’hammed Ben-Rahal (1858-1928), né à Nedromah, aurait correspondu avec Marx durant son séjour algérois (il avait alors 24 ans quand Marx se trouvait à Alger). Un vieil ami, Gilbert Grandguillaume, un des premiers sociologues français à avoir enseigné à l’université d’Oran (depuis 1968), bilingue de surcroît, a soutenu une thèse sur Nedromah et révéla l’existence de ce personnage haut en couleur. On peut lire un de ses textes intitulé: « M’hammed Ben Rahal, entre modernité et tradition», La Découverte, Paris. Un autre ami et collègue, qui nous a malheureusement quittés, à savoir Abdelkader Djeghloul, nous a laissé une monographie de haute tenue où M’hammed Ben Rahal tient une place de choix. Cet article s’intitule : «Intellectuels algériens modernes (1888-1930)», paru dans la Revue Algérienne des Sciences Juridiques, Économiques et Politiques, Alger 1985.

Enfin, je propose une contribution modeste à ce débat, dans La Revue Internationale d’Anthropologie Cognitive ,No2, dont le titre est: «La pression foncière péri-urbaine en Méditerranée méridionale -L’exemple algérien» (édition MSH Université de Tlemcen & L’Harmattan, Paris 2015). On se reportera au chapitre 5, page105 & s. : «Litigiosité foncière et précédent colonial en Algérie», notamment note 35, page108, où il est question de la position de Marx sur L’Algérie.

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