L’aurore du nationalisme algérien

L’aurore du nationalisme algérien

Partir à la recherche des origines du nationalisme algérien, de sa prime éclosion, en marquer les temps forts, en décrire les linéaments, en exposer les différends et en retracer les déchirements, c’est tenter d’en démêler les fils, d’en montrer la cohérence, d’en restituer l’intensité dramatique et d’en mesurer les effets afin d’en dresser le bilan près de cent ans après. C’est, enfin de compte, embrasser du regard toute l’épopée du mouvement national, son essor et ses convulsions, ses aspirations et ses déconvenues, ses grandeurs et ses misères.

Il apparaît d’emblée qu’aucune histoire du mouvement national, de quelque obédience qu’elle soit, ne peut faire l’économie du rôle de ceux qui en ont marqué l’histoire. Messali Hadj, Ferhat Abbas, Ben Badis -et de tant d’autres-dont les noms ont été caviardés. Elle ne peut davantage se dispenser de se pencher sur leurs formations politiques ou culturelles, de l’Étoile nord-africaine, du Parti du Peuple Algérien, du Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques, de l’Union Du Manifeste Algérien1 ou de l’Association des Oulémas. C’est dans ces organisations que se formeront les hommes qui joueront, après 1954, un rôle plus ou moins important au sein du FLN, comme Ben Khedda, Saad Dahlab, Tewfik al-Madani, et ceux qui porteront l’étendard de l’idéal indépendantiste. Ce seront les plus jeunes d’entre ces derniers, les plus déterminés, Mohammed Boudiaf, Larbi Ben M’hidi, Didouche Mourad, Krim Belkacem, Hocine Aït Ahmed, Mostefa Ben Boulaïd, Rabah Bitat, Mohammed Khider, Ahmed Ben Bella, qui mettront le feu à la poudre du 1er novembre 1954, aboutissement d’une résistance séculaire à l’occupation coloniale qu’il faut insérer dans le temps long pour en saisir la continuité.

Dans une table ronde, organisée récemment à Saïda, Benjamin Stora2, qui en était l’invité d’honneur, a rappelé le rôle majeur joué par Messali Hadj et les dirigeants de l’Étoile nord-africaine dans l’éclosion du nationalisme algérien de tendance radicale. L’ENA ne militait pas pour un aménagement de la condition des colonisés, ne s’égosillait pas afin d’obtenir une amélioration de leur sort. Elle tournait résolument le dos à toute perspective assimilationniste, considérée comme un miroir aux alouettes, engageant toutes ses forces dans le sens de l’émancipation du peuple algérien de la tutelle française. Ce nationalisme-là était par essence indépendantiste, contrairement à d’autres mouvements, comme ceux de Ferhat Abbas ou des Oulémas qui exprimaient une sensibilité différente, ne s’inscrivant pas d’emblée dans une tendance « séparatiste », comme disaient alors leurs détracteurs.

Né dans le giron de l’immigration algérienne en France, le nationalisme radical a eu pour foyer la militance au sein du mouvement communiste français. C’est par Hadj Ali Abdelkader, originaire de Relizane et quincailler de son état, membre du Parti communiste français, que Messali fut initié à l’action politique et à ses ressorts. « Hadj Ali m’a fait savoir qu’il serait de la plus haute importance pour la bonne marche des choses d’adhérer en tant que sympathisant au PCF3 » Mais, en optant pour le nationalisme radical, au moment du congrès de Bruxelles, en février 1927,réuni à l’initiative de l’Internationale communiste pour débattre des problèmes posés par l’impérialisme, Messali s’émancipa de l’emprise du PCF : « Nous avons entrepris de développer chez le peuple algérien l’idée qu’il n’aura les libertés et la meilleure existence auxquelles il a droit qu’en luttant pour les obtenir et en s’organisant pour cette lutte, à la tête de laquelle, comme en Chine, comme aux Indes, comme en Indonésie, devrait être un parti national populaire4 » écrit-il dans son rapport de mai 1927. L’Étoile nord-africaine ne constituera ses propres mots d’ordre et son programme indépendantiste qu’après la rupture entre Messali et le PCF, soumis à la versatilité du parti communiste soviétique. Les communistes français, toujours enclins à vouloir contrôler les organisations satellites, tentèrent de mettre sous tutelle l’E.N.A. Mais Messali et ses proches compagnons, acquis à l’idée d’indépendance, refusèrent la tutelle marxiste et militèrent sur la base de leur propre programme5, qui comportait l’exigence de l’indépendance de l’Algérie, d’une constituante, d’un drapeau, d’un parlement, d’une armée nationale. Ce qui, à l’évidence, était inacceptable pour les dirigeants communistes français. Ce fut là le ferment de désaccords persistants entre communistes et nationalistes, différends insolubles, compte tenu des positions, des attitudes et des propos équivoques des communistes : « L’attitude du PC nous a posé des problèmes aussi difficiles que ceux du colonialisme français. On peut dire qu’à cette époque6 les attaques des communistes nous faisaient plus de mal que celles du colonialisme7 »

En demandant, dans son programme, la fin de l’occupation coloniale, le retrait des troupes françaises, la constitution d’une armée algérienne et d’un gouvernement national, la remise à l’État algérien des banques, des mines, des chemins de fer, des forts et de tous les services publics accaparés par les colons, Messali prit date et fit figure de dirigeant d’une certaine envergure. Il démontra qu’il était capable, par sa force de conviction et sa verve d’orateur, de réunir des milliers de travailleurs immigrés autour du programme de l’Étoile. En 1927, son journal « L’Ikdâm » tirait à 8000 exemplaires. « Le recrutement s’intensifiait, les adhésions se multipliaient. En février 1927, l’ENA groupait 3000 personnes, elle en comptera 3500 à la fin de cette même année8 »

L’Étoile nord-africaine dont Messali allait prendre la tête pour en faire le porte-voix du nationalisme indépendantiste radical avait été fondée en 1926 à Paris sous les auspices de l’Internationale communiste communément appelée Komintern. Selon Charles-André Julien9, elle naquit à l’ombre du PCF à l’initiative de Abdelkader Hadj Ali10C’est que l’époque est au messianisme révolutionnaire. La révolution soviétique, qui se voulait internationaliste par vocation et surtout par doctrine, a formé le projet d’étendre le projet émancipateur et révolutionnaire au monde entier. Tant que Lénine fut vaillant et actif, il s’est agi d’exporter la révolution à la terre entière, de faire d’elle un univers où chacun serait l’égal des autres, où la différence des classes serait abolie, où, selon Marx, l’aliénation (die Entäusserung) et la dépossession (die Enfremdung) des hommes appartiendraient à un passé révolu. Pourtant, dès 1919, Lénine renonça, bien malgré lui et au grand dam de Trotski, au « communisme de guerre » qui avait ruiné le pays, menaçant l’existence même du régime bolchévique. Pourtant, la disparition de Lénine et la confiscation du pouvoir par Staline ramènera le régime à plus de pragmatisme, sinon de réalisme.

Il ne s’agissait plus dès lors que de « construire le socialisme dans un seul pays ». Ces péripéties intérieures à la Russie eurent des conséquences sur les pays européens et sur les pays colonisés. Entre 1917 et 1924, la révolution russe condamna fermement le colonialisme11 et encouragea les partis communistes à travers le monde à lutter pour l’émancipation des colonisés. « Nous ne pouvons tolérer deux heures ni deux minutes des camarades qui ont leur mentalité de possesseurs d’esclaves » écrivait Trotski à l’adresse des communistes européens d’Algérie12. Mais dès l’avènement de Staline, les communistes dans le monde allaient être soumis aux variations de la politique soviétique. Toutefois, la libération des colonisés devait être l’œuvre des prolétariats d’Europe, l’émancipation des colonies demeurant conditionnée par la libération des métropoles de l’emprise du capitalisme. En somme, comme le remarquait C-R Ageron, « c’était la dictature du prolétariat en Europe qui sonnerait l’heure de la délivrance pour les ‘esclaves coloniaux’13 »

On comprend mieux pourquoi Messali et ses camarades se sentirent à l’étroit au sein du Parti communiste français qui ne pouvait dans ces conditions prendre en charge le programme de l’Étoile et en assumer la doctrine indépendantiste. Lorsqu’en 1928, Messali manifesta sa volonté de soustraire l’Etoile nord-africaineau contrôle du parti communiste, Il fut révoqué de son poste de permanent du parti. Un an plus tard, en novembre 1929, l’Étoile nord-africaine est dissoute par les autorités françaises en raison de son activisme« séparatiste ». À partir de cette date, la direction de l’Étoile mit en avant le caractère islamo-nationaliste du mouvement. Il s’agissait désormais de lutter à la fois pour l’indépendance nationale et pour la foi musulmane désormais inséparables dans la propagande de l’Étoile. Les communistes joignirent leurs protestations à celles des autorités coloniales. Les premiers hurlèrent à la démagogie religieuse et panislamiste et les seconds en appelèrent à la répression.

En refondant l’Étoile nord-africaine, en la dotant d’un nouveau journal « El Omma14 », Messali s’exposait à être poursuivi. C’est ce qui arriva. Selon le substitut du procureur de la République, Messali et ses camarades, Radjef et Imache, étaient coupables de « préconiser dans l’Afrique du Nord l’expulsion des Européens par le meurtre et l’incendie15 ». Messali fut condamné et embastillé pour « reconstitution de ligue dissoute » et « provocation à la désobéissance dans un but de propagande anarchiste ». Mais le jugement fut annulé par la Cour de Cassation et, en mai 1935, Messali recouvrait la liberté.

Quel que soit l’envergure politique qu’il a donnée à l’Étoile nord africaine, Messali ne pouvait prétendre incarner la totalité de la revendication nationaliste. En effet, ce qui caractérisait alors le nationalisme algérien, c’était son pluralisme. Il n’était pas, comme il l’est devenu après 1954 et plus encore après l’indépendance, monolithique. D’autres figures disputaient à Messali le monopole du nationalisme algérien. Ferhat Abbas est l’un deux. Certes, on cite toujours pour le discréditer le fameux article paru dans L’Entente du 26 février 1936. « Si j’avais découvert la nation algérienne, je serais nationaliste et je n’en rougirais pas comme d’un crime…Je ne mourrai pas pour la patrie algérienne parce que cette patrie n’existe pas. Je ne l’ai pas découverte. J’ai interrogé l’histoire, j’ai interrogé les vivants et les morts, j’ai visité les cimetières, nul ne m’en a parlé » en oubliant la dernière envolée : « Sans émancipation des indigènes, il n’y a pas d’Algérie française durable16 ». Ce qui lui valut la cinglante réplique du Cheikh Ben Badis : « L’islam est ma religion, l’arabe est ma langue et l’Algérie ma patrie ». Les partisans de Messali, militants du PPA puis du MTLD présentaient volontiers le parti d’Abbas comme représentatif de la bourgeoisie encline à rechercher des compromis avec la colonisation. « Dominé par les notables issus en partie du mouvement assimilationniste, l’UDMA ne parviendra pas, malgré la volonté de ses jeunes cadres à devenir un parti sensible aux aspirations populaires » écrit Mohammed Harbi17. Or, il ne fait pas de doute que l’UDMA était, comme le MTLD, pour une « République démocratique et sociale ». Méthodes et procédés étaient la pomme de discorde entre les deux partis nationalistes. L’UDMA a, jusqu’en 1955, opté pour les voies légales. Après les massacres de mai 1945, en appeler à la voie des armes, c’était, aux yeux de nombre de nationalistes sincères, conduire « le peuple à la boucherie ». Faut-il rappeler que le problème des moyens a divisé aussi le MTLD, lors du Congrès de 1947, lequel s’est achevé par un compromis. La jeune génération rêvait tellement d’en découdre par la violence avec le colonialisme qu’elle obtiendra la constitution de l’Organisation Spéciale18Faut-il rappeler aussi que les centralistes du MTLD, Hocine Lahouel en tête, ont accusé les activistes du CRUA19 d’aventurisme ? Et, à l’époque, une pareille argumentation n’était pas tout à fait insensée.

Ce serait tomber dans l’anachronisme que de relire le passé à la lumière de ce qui s’est passé depuis. Au reste, les militants du PPA tentèrent de jeter le discrédit sur l’Association des Oulémas en l’affublant de l’épithète infamante de « parti bourgeois ». En gros, tout ce qui n’était pas d’obédience populiste était catalogué comme « bourgeois ». Dans une brève sociologie des militants de son parti, Abbas écrit que « l’UDMA était forte des classes moyennes, des commerçants, des fonctionnaires, de ceux des paysans qui n’avaient pas encore perdu leurs terres, des ouvriers spécialisés, des artisans attachés à leur métier20 » Or, il faut avouer que le mouvement des oulémas, par son enracinement religieux et par son idéologie moderniste, se présentait comme un sérieux rival, en disputant au messalisme les suffrages des Algériens.

Dès le début des années 1940, Abbas abandonne le thème de l’assimilation. « La politique d’assimilation inégalitaire a conduit la société musulmane à la servitude ». Surtout, il prend acte de ce que désormais « un musulman algérien ne demandera pas autre chose que d’être un Algérien musulman21 ». Dans ce texte, comme l’ont bien vu ses biographes Zakya Daoud et Benjamin Stora, Ferhat Abbas « réclame une autonomie interne », mais « la porte n’est pas fermée vers une indépendance possible22 »

L’Association des Oulémas est souvent peinte, par une historiographie tendancieuse, sous des couleurs dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne sont pas séduisantes. C’est surtout à la défense de l’identité et de la personnalité algériennes menacées de dissolution par le colonialisme que se sont attachés les Oulémas. Ce sont des penseurs, des critiques, des écrivains, des religieux éclairés qui se situent dans le sillage de la Renaissance arabe, la Nahda, des travaux de Jamal Edîn al-Afghânî, de Muhammad Abdû’ et de Rashîd Ridâ. Le cheikh Ben Badis s’est opposé, avec une constance et une vigueur remarquables, à la politique assimilationniste du colonialisme. Il s’est attelé à un travail de lutte contre le charlatanisme et les croyances superstitieuses que répandaient les confréries et les zaouias, souvent complices de la politique coloniale. À son actif, il faut également mettre sa défense de l’arabe, langue du Coran, considérée comme un élément capital de l’identité algérienne. En ce sens, les oulémas incarnent non le conservatisme, mais la tendance moderniste au sein de l’islam algérien. Mais ils ne pouvaient oublier, eux qui menaient un combat sans merci contre les zaouias, que Messali était issu d’une confrérie de Hadj Mohammed Ben Yellès des Derkaouas.

À notre sens, cet élément a joué quelque rôle dans l’hostilité que manifeste aux oulémas dirigeants et militants du MTLD. Bien entendu, l’origine réelle de cette antipathie est masquée sous un discours où affleurent les termes de « mouvement de conservateurs », de « bourgeois ». Les antipathies personnelles, les animosités sectaires jouent un rôle bien plus important dans l’histoire que ne le subodore une historiographie de type hégélien, tellement focalisée sur les idéologies ou sur la sociologie des acteurs qu’elle néglige les existants concrets qui font l’histoire ou qui changent son cours.

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