L’Afghanistan, « cimetière des empires » ?

Par Bernadette Arnaud 

Spécialiste de l’Afghanistan, pays qu’il sillonne depuis 1988, Gilles Dorronsoro est professeur de science politique à l’Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne. A la tête d’un programme de recherches européen sur les dynamiques des guerres civiles, il revient, à l’heure du retrait des troupes occidentales d’Afghanistan, sur une intervention qu’il estimait vouée à l’échec dès l’origine.  

Le dernier soldat américain a quitté Kaboul

Le commandant de la 82e division aéroportée de l’armée américaine, Chris Donahue, dernier soldat à quitter le sol de l’aéroport international de Kaboul, en Afghanistan, le 30 août 2021. Son départ a mis fin à la mission américaine.JACK HOLT/CENTCOM/AFP

Sciences et Avenir : après 20 ans de guerre, le dernier soldat américain a quitté le sol de l’Afghanistan, lundi 30 août 2021. Mais ce pays est-il vraiment un « cimetière des empires » comme le veut une célèbre citation ?

Gilles Dorronsoro : cette expression – qui ne veut pas dire grand-chose – est née à la suite des trois invasions successives des impérialismes occidentaux depuis le 19e siècle. Tout d’abord les Britanniques, puis les Soviétiques et les Américains. Mais les circonstances de ces interventions ne sont pas comparables, et c’est oublier un peu vite qu’auparavant l’Afghanistan s’était déjà trouvé inclus dans nombre d’empires. Contrairement à ce que sous-entend cette soi-disant formule – l’incapacité supposée des grandes puissances impériales à « tenir » l’Afghanistan – ce pays a été au contraire un endroit où nombre d’empires ont prospéré. A commencer par celui d’Alexandre le grand (4e siècle av. notre ère) dont les successeurs ont gouverné la région pendant des siècles, avant les Koushans  (4e siècle ap. J.-C.), lesquels étaient en contact avec Rome, la Perse et la Chine. Puis vinrent au 10e siècle les Ghaznévides, une dynastie musulmane turque et les Timourides à Hérat, du 14e au 16e siècle. 

 Mosaïque romaine représentant le conquérant Alexandre le Grand (4e siècle av. J.-C.). Entré en Afghanistan à la tête de ses troupes en 329-327 av. J.-C, des colons grecs et macédoniens ne tardèrent pas à s’implanter dans ce royaume. Crédits : Diego Cupolo /Nur Photo /AFP

C’est en réalité la marginalisation de l’Afghanistan qui a fait que les grandes puissances militairement supérieures ont reculé devant le coût exorbitant de l’occupation de ce pays difficile à contrôler en raison de sa géographie : plus de 2.000 milliards de dollars pour les 20 ans de guerre américaine. Elles ont donc préféré une solution négociée.

Et concernant le « Grand jeu » ?

La première guerre anglo-afghane de 1839-1842 s’est, certes, achevée en désastre pour les Britanniques, massacrés par milliers lors de la retraite de Kaboul, mais cela n’a rien changé fondamentalement. La 2e guerre de 1878-1880 était plutôt motivée par des problèmes de rivalité avec la Russie, les deux empires tentant d’ancrer le pays dans leur sphère d’influence, ce que l’on a appelé le « Grand jeu ». Et en 1880, les Afghans ont été contraints de passer sous le joug des Britanniques. Pour la 3e pseudo guerre de 1919, il s’agit plutôt d’escarmouches avant que l’Afghanistan ne devienne indépendant cette même année. Concernant l’impérialisme britannique, nous sommes donc loin de l’échec. Pour ce qui est des Soviétiques, comme des Américains d’ailleurs, l’Afghanistan ne représentait déjà plus un objectif pour lequel il valait la peine d’investir autant de milliards. D’où ce retrait des forces de la coalition par ailleurs demandé par les Afghans eux-mêmes dès 2014. Cette formule facile du « cimetière des empires » et du pays aux conflits perpétuels est inexacte. Elle est surtout une façon de s’exonérer pour justifier l’échec américain. C’est une explication culturaliste. Elle fait aussi oublier qu’en 20 ans, plus de 60.000 soldats afghans ont perdu la vie en combattant les talibans.

En 2021, vous avez publié un livre intitulé « Le Gouvernement transnational de l’Afghanistan. Une si prévisible défaite » … En quoi la présence étrangère en Afghanistan était pour vous « une si prévisible défaite » ?

L’invasion et l’occupation de l’Afghanistan s’est faite avec un niveau d’improvisation, d’incohérence, et d’incompréhension de la société afghane qui rendait cet échec, sinon inévitable, du moins extraordinairement probable. J’avais déjà développé cette thèse dans les années 2000, que je peux aujourd’hui résumer en trois points dont le premier est le refus de l’Occident de prendre au sérieux les talibans. Nous avons dû faire face à une expertise majoritairement déficiente avec – d’une manière générale – l’incapacité à comprendre comment fonctionnaient les talibans. Ils étaient décrits comme un groupe divisé, sans commandement central, alors que c’était tout l’inverse. On a associé les talibans à un mouvement tribal alors que cela n’en était pas un, et on n’a pas vu que leur projet était précisément le retour d’une forme d’Etat. En outre, les occidentaux ont été incapables de fournir les bases d’un état, ni de le reconstruire. Le deuxième point est que, dans l’ambiance néo-libérale des années 2000, il y a eu le passage par le « tout privé » et le refus de soutenir les institutions étatiques.

C’est-à-dire ?

Très concrètement, la soi-disant reconstruction de l’Afghanistan s’est faite très largement par le secteur privé, de façon très peu coordonnée entre les différents secteurs : les politiques publiques ont été décidées à l’étranger puis appliquées dans le désordre par des acteurs internationaux qui – en privilégiant le privé – ont organisé un système de captation des ressources. Celle-ci s’est faite au profit d’abord des grandes entreprises occidentales et ensuite des acteurs politico-économiques afghans.

Quel est le troisième point qui explique selon vous la défaite occidentale ?

Il concerne la violence. En Afghanistan, sa pratique s’est très largement inscrite en dehors du droit. Notamment pour les opérations spéciales ou la formation des milices notamment par la CIA. Toute cette gestion de la violence reflétait une incompréhension de l’attente de la très grande majorité de la population afghane qui souhaitait une stabilisation autour de l’état de droit. Les occidentaux ont fait tout le contraire ! Les raids de nuit, les bombardements, les attaques par drones, etc, tout cela a terrorisé la population et l’a retournée contre l’occupant étranger.

Pendant des années, dans le cadre de vos recherches, vous avez fréquenté la population afghane et vous vous êtes rendu dans toutes les provinces du pays. Quand avez-vous commencé à percevoir ce retournement ?

Le premier article où j’ai pris publiquement position date de décembre 2001. Dans la revue Culture et Conflits, j’exprimais mon inquiétude de voir que les personnes choisies par les Américains pour exercer le pouvoir étaient souvent des personnages peu recommandables, -à l’instar de l’ex-seigneur de la guerre Abdul Rachid Dostom – et qu’il y aurait donc de grandes difficultés à reconstruire un Etat avec de telles personnalités. D’autre part, dès 2002, j’ai écrit un article sur les néo-talibans. Non pas pour dire que cette organisation était radicalement différente, mais pour expliquer qu’il y avait une renaissance de ce mouvement.

Justement. Aujourd’hui, outre les talibans, d’autres groupes sont apparus dans le paysage politique afghan. En particulier Al-Qaida, mais aussi l’Etat islamique (EI), à l’origine du dernier attentat meurtrier de l’aéroport de Kaboul qui a fait plus de 200 victimes. Qui sont ces groupes ?

En 2014, au moment de la proclamation du califat de l’Etat Islamique (EI) par Abou Bakr al-Baghdadi, à Mossoul (Irak), un petit groupe de militants souvent issus des mouvements radicaux pakistanais (Tehrik-e-Taliban, etc.) ainsi que quelques Afghans, ont créé sur le territoire afghan et pakistanais l’ »Etat islamique au Khorasan », la branche locale de l’Etat islamique que l’on connait désormais sous les acronymes d’Isis-K, ISPK, ou Daech-K. Ce groupe est composé à la fois de militants radicaux pakistanais ainsi que de quelques groupes qui ont fait sécession des talibans, la plupart ayant d’ailleurs été détenu à Guantanamo. Il a voulu rentrer dans le jeu politique à la fois contre les talibans, parce qu’ils ne reconnaissent pas l’autorité d’Abdul Ghani Barradar le successeur du Mollah Omar, mais aussi contre Al-Qaida, avec la traditionnelle opposition entre l’Etat Islamique et Al- Qaida.

Quels sont les différences entre les talibans, Al-Qaida et l’Etat islamique ?

Les talibans et leurs alliés d’Al-Qaida s’opposent à l’Etat islamique. Pour résumer, je dirai que les talibans sont un mouvement nationaliste, fondamentaliste, dont l’objectif est de créer un émirat en Afghanistan, sur une base rigoriste, avec une interprétation intransigeante de l’Islam, tout en voulant s’intégrer à l’ordre international. Par exemple, ils reconnaissent l’ONU ainsi que les frontières, contrairement à l’Etat islamique. Al-Qaida quant à lui est un mouvement transnational essentiellement composé d’Arabes (Yéménites, etc), avec des franchises un peu partout, qui a fait allégeance aux talibans.

Et l’Etat islamique ?

Il s’agit d’une scission d’Al-Qaida, qui se constitue sur une base assez différente, puisque leur priorité est la lutte anti-chiite. Leur programme est clairement génocidaire. Je citerais comme exemple, les attentats de l’Etat islamique à Kaboul contre une maternité, le 12 mai 2020, ou dans le quartier chiite hazara, une école de jeunes filles, le 8 mai 2021. Ce mouvement n’est pas dirigé par des oulémas (théologien ndlr), comme les talibans. Il est composé de militants hyper-radicalisés, hyper-violents, en rupture avec toutes les structures traditionnelles. Une des spécificités du mouvement est de déclarer ses ennemis apostats (takfir), ce qui équivaut à une condamnation à mort. Cela concerne les Chiites, mais aussi les Sunnites qui refusent de leur faire allégeance.

Certains considèrent que les talibans actuels, que l’on pourrait appeler les néo-talibans, sont peut-être plus fréquentables que les talibans du Mollah Omar…

Il est indéniable que ce mouvement a changé et il veut reconstruire un cadre constitutionnel assez classique. Ses dirigeants veulent par exemple revenir à une formule proche de l’ancienne constitution de l’Afghanistan. Ces talibans ont aussi une volonté beaucoup plus affirmée que les précédents d’utiliser la technologie moderne alors que l’on se souvient que les talibans « première version » avaient interdit la télévision. Ils portent également une attention réelle aux mécanismes internationaux comme les négociations et la recherche d’alliances régionales. Ce mouvement a muri en 20 ans. Ce qui ne veut pas dire qu’ils respecteront les droits de l’Homme …

Le Conseiller d’Etat Chinois et Ministre des Affaires étrangères Wang Yi, lors de sa rencontre avec le mollah Abdul Ghani Baradar, chef des talibans afghans, à Tianjin, dans le nord de la Chine, le 28 juillet 2021. Crédits: Li Ran /Xinhia/AFP

La Chine a fait des approches en direction des talibans. Le 29 juillet 2021, le ministre des Affaires étrangères Wang Yi a rencontré le Mollah Abdul Ghani Barradar…

Le mollah Abdul Ghani Baradar va être le chef du gouvernement afghan d’une façon ou d’une autre. Proche du Mollah Omar à l’origine, il est parti se réfugier au Pakistan après décembre 2001, où il est devenu le chef de ce que l’on a appelé la Choura de Quetta. Soit la direction du mouvement taliban. Il en était l’un des leaders essentiels. Il a tenté à plusieurs reprises d’entamer des négociations de paix avec les occidentaux, ce qui est d’une certaine façon sa marque de fabrique. Pour cette raison, il a été arrêté en 2010 par les Pakistanais, car ceux-ci refusaient une solution négociée parce qu’ils voulaient des avantages stratégiques. Ce sont les Américains qui ont obtenu sa libération et il s’est installé à Doha (Qatar) où il a passé plusieurs années. Depuis, il est devenu l’homme des négociations avec les Américains.

Comment voyez-vous désormais évoluer la situation ?

Il y a deux scénarios. Le premier, positif, est qu’un dialogue se mette en place avec les talibans et que ces derniers modèrent certaines de leur politique en échange d’une aide économique internationale – ce qu’ils recherchent. Le second, plus inquiétant, serait d’assister à une radicalisation du mouvement, ce qui transformerait ce pays en base arrière parfaite pour les groupes les plus fondamentalistes.

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