Abus en psychiatrie : le cri d’alarme des médecins

EXCLUSIF. Alors que s’ouvrent lundi les assises de la santé mentale, près de 90 soignants dénoncent, dans une tribune que nous dévoilons, des dérives courantes en psychiatrie, comme le recours à l’isolement et à la contention.

Les médecins signataires appellent à un débat national : «Sans volonté politique d’envergure et sans une obligation de moyens pour les hôpitaux psychiatriques visant à enrayer ce phénomène délétère, les sangles et les portes continueront de se resserrer et de se fermer sur nos concitoyens», alertent-ils. (Illustration) LP/Jean-Baptiste Quentin
Les médecins signataires appellent à un débat national : «Sans volonté politique d’envergure et sans une obligation de moyens pour les hôpitaux psychiatriques visant à enrayer ce phénomène délétère, les sangles et les portes continueront de se resserrer et de se fermer sur nos concitoyens», alertent-ils. (Illustration) LP/Jean-Baptiste Quentin

Par Elsa Mari Le 25 septembre 2021 à 20h41

Il va tirer un trait sur quinze ans d’hôpital. A son grand regret, Mathieu Bellahsen rendra vendredi sa blouse. « Aujourd’hui, il n’est plus possible d’être lanceur d’alerte, les représailles sont immédiates », déplore ce psychiatre grande gueule, ancien chef de pôle à l’unité d’Asnières (Hauts-de-Seine) de l’hôpital Roger-Prévot-de-Moisselles.

Alors que s’ouvrent ce lundi les assises de la santé mentale, plusieurs soignants nous racontent comment, en dénonçant des dérives comme l’isolement et la contention, ils se retrouvent « harcelés », « placardisés », « mis à pied » par leur direction. D’ailleurs, le débat sur ces pratiques, « en inflation » depuis trente ans, ne sera pas abordé lors de ces deux journées. Une omission dénoncée par 187 signataires dont 90 psychiatres, dans une tribune que nous publions.

Chambres fermées à clé

Pour le docteur Bellahsen, les ennuis ont commencé après la nuit du 7 au 8 mai 2020. Dans son service, deux patients testés positifs sont transférés en unité Covid, obligeant les autres, cas contacts, à se confiner. Mais, dans la soirée, un psychiatre de garde et la direction décident de fermer leurs chambres à clé. En l’apprenant, Mathieu Bellahsen voit rouge : « Au lieu de leur dire de bien s’isoler et de respecter les gestes barrière, ils les ont traités comme des citoyens de seconde zone, en bloquant les serrures, selon un vieux préjugé d’irresponsabilité des malades mentaux. »https://60970339e6affd406ae23c17f04d9a5c.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html?n=0

Le chef de pôle prévient aussitôt la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, une autorité indépendante. Ce n’est pas la première fois qu’il reproche à la direction « ses méthodes » : en unité Covid, les patients sont « cloîtrés », dit-il, durant quatorze jours. C’est ce que constate, sur place, la contrôleuse, Adeline Hazan, qui découvre des patients « enfermés à clé 24 heures sur 24 sans que leur état clinique psychiatrique le justifie ». Son rapport édifiant révèle « une confusion absolue entre les notions de confinement sanitaire et d’isolement psychiatrique ».

Les jours s’écoulent en pyjama de papier, dans des chambres sans douche ni télé ni notion du temps. Au même moment, dans une autre unité verrouillée, une femme brise sa fenêtre de désespoir et tombe de deux étages. Mais voilà, quelques jours plus tard, la direction reçoit une lettre de l’équipe infirmière, alertant sur des difficultés de longue date avec l’encadrement médical, ciblant notamment Mathieu Bellahsen.

« Dysfonctionnements internes »

« La question de harcèlement, d’abus de pouvoir et de maltraitance se pose », écrivent les soignantes. Selon la direction, que nous avons contactée, de « nouvelles alertes de professionnels et des organisations syndicales, après enquête, ont confirmé les dysfonctionnements internes ». « Face à cette situation de blocage », le chef de pôle est alors remercié. « Il n’existe aucun lien entre le signalement effectué par le docteur Bellahsen et l’ouverture de l’enquête administrative », défend l’établissement.

Le médecin, se disant victime d’une « campagne de dénigrement », a porté plainte pour « harcèlement moral » et « dénonciation calomnieuse ». Son avocat, Jean-Marc Panfili, tacle « une enquête à charge ». Deux sénatrices s’insurgent même contre « des sanctions disciplinaires choquantes » dans un courrier adressé au ministre de la Santé.

Comme le psychiatre, Mathieu a été mis sur la touche en mai 2020. « Quand ma direction a appris que je faisais partie d’un collectif de soignants qui essayait d’apporter une parole contradictoire sur la psychiatrie, je n’ai finalement pas été titularisé, déroule cet ancien psychomotricien exerçant dans un hôpital de Haute-Savoie. Mon collègue ergothérapeute non plus. Un cadre a, lui, été muté. »

« Maltraitance involontaire »

À maintes reprises, il a alerté sa hiérarchie sur les conditions de travail à flux tendu, le manque de bras qui aboutit à « une maltraitance involontaire » : des hommes en pyjama du matin au soir, un autre, obsédé par la Seconde Guerre mondiale, à qui l’on répond : « Arrêtez de nous emmerder avec ça. » « Je me souviens d’un Monsieur qu’on laissait des heures dans son urine. » Aujourd’hui, il a engagé un recours « pour licenciement abusif », devant le tribunal administratif.

Pour avoir critiqué le manque d’humanité, Christophe, aide-soignant dans un hôpital psychiatrique de région parisienne, a été rayé du planning pour « distance thérapeutique » il y a quatre mois, après douze ans de service. « On m’a reproché d’être trop proche des malades, pas assez dans le soin. » Lui avance une autre raison : il était devenu encombrant.

« Je remettais en cause les règles : des autistes mis en chambre d’isolement à la moindre crise, d’autres patients menacés d’y aller s’ils ne se calmaient pas. » Tout comme la fin des activités. Faute de budget, le planning des animations s’est vidé. « Ils restaient à l’hôpital sans rien faire avec une télé pour 30 résidents. Certains détenus, admis dans le service, demandaient même à retourner en prison parce que là-bas, il y avait les promenades. » Il n’aura pas eu gain de cause. Et en garde un goût amer. « L’omerta en psychiatrie est telle que dénoncer, c’est faire face à un mur. »

TRIBUNE. Isolement et contention : « la honte de la psychiatrie »

Les assises de la santé mentale et de la psychiatrie se tiendront les 27 et 28 septembre sans que certains thèmes majeurs n’y soient abordés.

La honte en psychiatrie, c’est l’inflation des contentions physiques (l’équivalent des camisoles de jadis) et des isolements psychiatriques. Cette honte est celle des professionnels qui attachent et qui enferment, faute de mieux. Cette honte est celle des usagers et de leurs familles qui vivent des situations indignes et traumatisantes. Attacher et isoler redouble et aggrave les isolements psychiques et sociaux des personnes déjà fragilisées par leurs troubles psychiques.

L’inflation des contentions s’est faite progressivement à mesure que les moyens matériels, physiques et humains s’amenuisaient. Le contrôleur général des lieux de privation de liberté le rappelle à longueur de rapports.

Cette inflation a aussi été permise par une dé-formation des professionnels en psychiatrie qui, plutôt que de soulager les grandes angoisses avec des paroles et du lien en plus des traitements chimiques, s’est appuyée sur des procédures standardisées et déshumanisées telles qu’elles sont actuellement valorisées dans les hôpitaux.

En juin 2020, le Conseil constitutionnel a demandé au gouvernement de revoir une première fois le contrôle des prescriptions de contention et d’isolement pour se mettre en conformité avec la loi. Toute contention et isolement nécessitant l’intervention du juge des libertés. Le ministre de la Santé a fait passer ce texte de loi réformant le contrôle des isolements et contentions dans la loi de financement de la sécurité sociale en 2020… Ce qui n’a pas grand-chose à voir avec le thème, celui que tout citoyen peut se faire attacher à un lit de force de plus en plus souvent aux urgences, dans les Ehpad et en psychiatrie !

Au printemps 2021, pour la deuxième fois, le Conseil constitutionnel a déclaré inconstitutionnel la loi édictée par le gouvernement six mois plus tôt ! Et pour la deuxième fois, aucun débat national concernant ce qu’attacher et enfermer veut dire dans notre pays. Dans les pratiques, il est évident qu’attacher quelqu’un de force à un lit n’est jamais thérapeutique. Ce n’est pas et ce ne sera jamais un soin, au mieux c’est une mesure d’empêchement d’une atteinte physique à l’intégrité d’une personne. Enfermer quelqu’un dans une chambre n’est pas non plus un soin en tant que tel, il est ce qui peut permettre que des soins démarrent quand les personnes sont trop mal pour supporter le contact avec elle-même et avec autrui. L’enfermement peut être une amorce de ce qui permettra les soins, si la relation humaine est l’organisateur des soins. Des associations de familles tel que le fil conducteur psy appellent à une abolition de la contention. Certain pays comme l’Islande l’ont déjà fait. Sans volonté politique d’envergure et sans une obligation de moyens pour les hôpitaux psychiatriques visant à enrayer ce phénomène délétère, les sangles et les portes continueront de se resserrer et de se fermer sur nos concitoyens. Il est urgent qu’un débat national s’ouvre sur la question.

EXCLUSIF. Alors que s’ouvrent lundi les assises de la santé mentale, près de 90 soignants dénoncent, dans une tribune que nous dévoilons, des dérives courantes en psychiatrie, comme le recours à l’isolement et à la contention.

Les médecins signataires appellent à un débat national : «Sans volonté politique d’envergure et sans une obligation de moyens pour les hôpitaux psychiatriques visant à enrayer ce phénomène délétère, les sangles et les portes continueront de se resserrer et de se fermer sur nos concitoyens», alertent-ils. (Illustration) LP/Jean-Baptiste Quentin
Les médecins signataires appellent à un débat national : «Sans volonté politique d’envergure et sans une obligation de moyens pour les hôpitaux psychiatriques visant à enrayer ce phénomène délétère, les sangles et les portes continueront de se resserrer et de se fermer sur nos concitoyens», alertent-ils. (Illustration) LP/Jean-Baptiste Quentin

Par Elsa Mari Le 25 septembre 2021 à 20h41

Il va tirer un trait sur quinze ans d’hôpital. A son grand regret, Mathieu Bellahsen rendra vendredi sa blouse. « Aujourd’hui, il n’est plus possible d’être lanceur d’alerte, les représailles sont immédiates », déplore ce psychiatre grande gueule, ancien chef de pôle à l’unité d’Asnières (Hauts-de-Seine) de l’hôpital Roger-Prévot-de-Moisselles.

Alors que s’ouvrent ce lundi les assises de la santé mentale, plusieurs soignants nous racontent comment, en dénonçant des dérives comme l’isolement et la contention, ils se retrouvent « harcelés », « placardisés », « mis à pied » par leur direction. D’ailleurs, le débat sur ces pratiques, « en inflation » depuis trente ans, ne sera pas abordé lors de ces deux journées. Une omission dénoncée par 187 signataires dont 90 psychiatres, dans une tribune que nous publions.

Chambres fermées à clé

Pour le docteur Bellahsen, les ennuis ont commencé après la nuit du 7 au 8 mai 2020. Dans son service, deux patients testés positifs sont transférés en unité Covid, obligeant les autres, cas contacts, à se confiner. Mais, dans la soirée, un psychiatre de garde et la direction décident de fermer leurs chambres à clé. En l’apprenant, Mathieu Bellahsen voit rouge : « Au lieu de leur dire de bien s’isoler et de respecter les gestes barrière, ils les ont traités comme des citoyens de seconde zone, en bloquant les serrures, selon un vieux préjugé d’irresponsabilité des malades mentaux. »https://60970339e6affd406ae23c17f04d9a5c.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html?n=0

Le chef de pôle prévient aussitôt la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, une autorité indépendante. Ce n’est pas la première fois qu’il reproche à la direction « ses méthodes » : en unité Covid, les patients sont « cloîtrés », dit-il, durant quatorze jours. C’est ce que constate, sur place, la contrôleuse, Adeline Hazan, qui découvre des patients « enfermés à clé 24 heures sur 24 sans que leur état clinique psychiatrique le justifie ». Son rapport édifiant révèle « une confusion absolue entre les notions de confinement sanitaire et d’isolement psychiatrique ».

Les jours s’écoulent en pyjama de papier, dans des chambres sans douche ni télé ni notion du temps. Au même moment, dans une autre unité verrouillée, une femme brise sa fenêtre de désespoir et tombe de deux étages. Mais voilà, quelques jours plus tard, la direction reçoit une lettre de l’équipe infirmière, alertant sur des difficultés de longue date avec l’encadrement médical, ciblant notamment Mathieu Bellahsen.

« Dysfonctionnements internes »

« La question de harcèlement, d’abus de pouvoir et de maltraitance se pose », écrivent les soignantes. Selon la direction, que nous avons contactée, de « nouvelles alertes de professionnels et des organisations syndicales, après enquête, ont confirmé les dysfonctionnements internes ». « Face à cette situation de blocage », le chef de pôle est alors remercié. « Il n’existe aucun lien entre le signalement effectué par le docteur Bellahsen et l’ouverture de l’enquête administrative », défend l’établissement.

Le médecin, se disant victime d’une « campagne de dénigrement », a porté plainte pour « harcèlement moral » et « dénonciation calomnieuse ». Son avocat, Jean-Marc Panfili, tacle « une enquête à charge ». Deux sénatrices s’insurgent même contre « des sanctions disciplinaires choquantes » dans un courrier adressé au ministre de la Santé.

Comme le psychiatre, Mathieu a été mis sur la touche en mai 2020. « Quand ma direction a appris que je faisais partie d’un collectif de soignants qui essayait d’apporter une parole contradictoire sur la psychiatrie, je n’ai finalement pas été titularisé, déroule cet ancien psychomotricien exerçant dans un hôpital de Haute-Savoie. Mon collègue ergothérapeute non plus. Un cadre a, lui, été muté. »

« Maltraitance involontaire »

À maintes reprises, il a alerté sa hiérarchie sur les conditions de travail à flux tendu, le manque de bras qui aboutit à « une maltraitance involontaire » : des hommes en pyjama du matin au soir, un autre, obsédé par la Seconde Guerre mondiale, à qui l’on répond : « Arrêtez de nous emmerder avec ça. » « Je me souviens d’un Monsieur qu’on laissait des heures dans son urine. » Aujourd’hui, il a engagé un recours « pour licenciement abusif », devant le tribunal administratif.

Pour avoir critiqué le manque d’humanité, Christophe, aide-soignant dans un hôpital psychiatrique de région parisienne, a été rayé du planning pour « distance thérapeutique » il y a quatre mois, après douze ans de service. « On m’a reproché d’être trop proche des malades, pas assez dans le soin. » Lui avance une autre raison : il était devenu encombrant.

« Je remettais en cause les règles : des autistes mis en chambre d’isolement à la moindre crise, d’autres patients menacés d’y aller s’ils ne se calmaient pas. » Tout comme la fin des activités. Faute de budget, le planning des animations s’est vidé. « Ils restaient à l’hôpital sans rien faire avec une télé pour 30 résidents. Certains détenus, admis dans le service, demandaient même à retourner en prison parce que là-bas, il y avait les promenades. » Il n’aura pas eu gain de cause. Et en garde un goût amer. « L’omerta en psychiatrie est telle que dénoncer, c’est faire face à un mur. »

TRIBUNE. Isolement et contention : « la honte de la psychiatrie »

Les assises de la santé mentale et de la psychiatrie se tiendront les 27 et 28 septembre sans que certains thèmes majeurs n’y soient abordés.

La honte en psychiatrie, c’est l’inflation des contentions physiques (l’équivalent des camisoles de jadis) et des isolements psychiatriques. Cette honte est celle des professionnels qui attachent et qui enferment, faute de mieux. Cette honte est celle des usagers et de leurs familles qui vivent des situations indignes et traumatisantes. Attacher et isoler redouble et aggrave les isolements psychiques et sociaux des personnes déjà fragilisées par leurs troubles psychiques.

L’inflation des contentions s’est faite progressivement à mesure que les moyens matériels, physiques et humains s’amenuisaient. Le contrôleur général des lieux de privation de liberté le rappelle à longueur de rapports.

Cette inflation a aussi été permise par une dé-formation des professionnels en psychiatrie qui, plutôt que de soulager les grandes angoisses avec des paroles et du lien en plus des traitements chimiques, s’est appuyée sur des procédures standardisées et déshumanisées telles qu’elles sont actuellement valorisées dans les hôpitaux.

En juin 2020, le Conseil constitutionnel a demandé au gouvernement de revoir une première fois le contrôle des prescriptions de contention et d’isolement pour se mettre en conformité avec la loi. Toute contention et isolement nécessitant l’intervention du juge des libertés. Le ministre de la Santé a fait passer ce texte de loi réformant le contrôle des isolements et contentions dans la loi de financement de la sécurité sociale en 2020… Ce qui n’a pas grand-chose à voir avec le thème, celui que tout citoyen peut se faire attacher à un lit de force de plus en plus souvent aux urgences, dans les Ehpad et en psychiatrie !

Au printemps 2021, pour la deuxième fois, le Conseil constitutionnel a déclaré inconstitutionnel la loi édictée par le gouvernement six mois plus tôt ! Et pour la deuxième fois, aucun débat national concernant ce qu’attacher et enfermer veut dire dans notre pays. Dans les pratiques, il est évident qu’attacher quelqu’un de force à un lit n’est jamais thérapeutique. Ce n’est pas et ce ne sera jamais un soin, au mieux c’est une mesure d’empêchement d’une atteinte physique à l’intégrité d’une personne. Enfermer quelqu’un dans une chambre n’est pas non plus un soin en tant que tel, il est ce qui peut permettre que des soins démarrent quand les personnes sont trop mal pour supporter le contact avec elle-même et avec autrui. L’enfermement peut être une amorce de ce qui permettra les soins, si la relation humaine est l’organisateur des soins. Des associations de familles tel que le fil conducteur psy appellent à une abolition de la contention. Certain pays comme l’Islande l’ont déjà fait. Sans volonté politique d’envergure et sans une obligation de moyens pour les hôpitaux psychiatriques visant à enrayer ce phénomène délétère, les sangles et les portes continueront de se resserrer et de se fermer sur nos concitoyens. Il est urgent qu’un débat national s’ouvre sur la question.