Centre de rétention pour migrants, l’autre visage de la base américaine de Guantanamo

P.B

La parution d’une annonce de marché public pour la gestion d’un camp de migrants sur la base américaine à Cuba laisse penser que l’administration Biden veut lui faire retrouver une autre de ses fonctions : celle de centre de rétention pour, notamment, les Haïtiens en exil.

Des réfugiés haïtiens dans le hangar de McCalla dans la base navale de Guantanamo, le 5 décembre 1991.
Des réfugiés haïtiens dans le hangar de McCalla dans la base navale de Guantanamo, le 5 décembre 1991. CHRIS O’MEARA / ASSOCIATED PRESS

Retour à la case départ pour Guantanamo ? Le 17 septembre, l’administration du président des Etats-Unis, Joe Biden, a déposé une petite annonce, repérée par la chaîne NBC News, sur le site SAM.gov où sont publiés les marchés publics du gouvernement fédéral.

Elle cherche un entrepreneur privé capable de gérer le Guantanamo Migrant Operations Center (MOC), un centre de rétention pour migrants installé sur la base navale américaine de Guantanamo Bay, à Cuba, pour le compte de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), l’agence du département américain de la sécurité intérieure (DHS) chargée du contrôle des frontières. La date limite pour déposer un dossier a été fixée au 1er octobre.

Le centre de rétention se situe à quelques dizaines de mètres de la prison de Guantanamo où, dans les mois qui ont suivi les attentats du 11-Septembre, l’armée américaine a enfermé, à la hâte, et au mépris de leurs droits, des centaines d’hommes soupçonnés d’entretenir des liens avec Al-Qaida. Trente-neuf personnes y sont toujours détenues, certaines ont obtenu la promesse d’une libération qu’elles attendent toujours, d’autres l’espèrent.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Les 20 ans du 11-Septembre : Guantanamo, l’impasse du non-droit

Aux côtés de ces lieux symboliques des dérives américaines dans la lutte contre le terrorisme, pourraient donc bientôt s’installer des migrants. L’annonce précise que le futur MOC, composé de tentes et des lits de camp, devra disposer d’une capacité d’accueil de 120 personnes, mais n’hébergera, en moyenne, qu’une vingtaine de personnes. Elle ajoute que le prestataire devra être capable d’ériger des installations provisoires pouvant héberger jusqu’à 400 personnes. Il doit pouvoir mettre à disposition au moins 50 gardes non armés, mobilisables dans les vingt-quatre heures. Enfin, au moins 10 % du personnel doit parler couramment l’espagnol et le créole haïtien.

Douloureux souvenirs

Aux Etats-Unis, la publication de cet appel d’offres est venue réveiller de douloureux souvenirs et des questions, alors que des milliers de migrants haïtiens affluent à la frontière sud des Etats-Unis, fuyant leur pays qui subit une triple crise économique, sécuritaire et sanitaire, aggravée par l’incertitude liée à l’assassinat du président Jovenel Moïse et au tremblement de terre du 14 août.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Des milliers de migrants haïtiens sont bloqués dans le nord de la Colombie

Cet appel d’offres rappelle une autre fonction que la base de Guantanamo assure depuis une quarantaine d’années : celle de centre de rétention et de renvoi des personnes espérant s’installer aux Etats-Unis. Située sur la côte sud-est de Cuba, elle est frontalière d’Haïti dont elle n’est séparée que par deux détroits de la mer des Caraïbes. Le journaliste John Washington rappelle dans The Dispossessed: A Story of Asylum at the US-Mexico Border and Beyond (« Les Dépossédés, une histoire de l’asile à la frontière américano-mexicaine et au-delà ») (Verso, 2020, non traduit) qu’en 1977, le St. Joseph, un navire transportant 101 Haïtiens espérant gagner les Bahamas et une vie meilleure, s’est dérouté vers Guantanamo pour réparer une avarie. La marine américaine a accueilli le navire, mais, au lieu d’aider aux réparations, elle l’a saisi et a tenté de renvoyer les passagers en Haïti par avion.

Sous la présidence de George H. W. Bush (1989-1993), l’administration américaine a utilisé Guantanamo comme centre de rétention. Entre 1991 et 1993, elle y a retenu plusieurs milliers de demandeurs d’asile haïtiens qui cherchaient à rejoindre la Floride – jusqu’à 12 000 – , au nom du « HIV Ban ». Entre 1987 et 2010, cette réglementation, appliquée alors par le procureur général (ministre de la justice) de l’époque, William Barr – qui a aussi été celui de Donald Trump – restreignait l’entrée sur le territoire américain pour les personnes vivant avec le VIH.

A l’époque, les réfugiés et les défenseurs du droit d’asile avaient saisi la justice pour dénoncer la manière dont ils étaient traités et, en juin 1993, le juge du district de New York s’était rangé de leur côté, déclarant que la prétendue « mission humanitaire » de Guantanamo n’était « rien de plus qu’un camp de prisonniers séropositifs ». Il avait obtenu que les réfugiés soient libérés.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Les  » prisonniers  » haïtiens de Guantanamo Les boat people qui craignent d’être rapatriés s’entassent sur la base américaine de Cuba

« Zone de non-droit »

La base a de nouveau été utilisée par l’armée américaine en 1994, dans le cadre de l’opération « Sea Signal », pour répondre à l’afflux de migrants cubains et haïtiens qui tentaient d’obtenir l’asile aux Etats-Unis. Entre 1996 et 2015, 417 migrants ont transité par ce camp et ont été réinstallés dans des pays tiers, écrivait en septembre 2015 le bureau de la population, des réfugiés et des migrations du département d’Etat. Selon le Global Detention Project, le centre de détention de Guantanamo n’a plus accueilli de migrants depuis 2017. Donald Trump a rêvé d’y renvoyer des migrants, écrit Miles Taylor, un ancien membre de son administration, dans un livre intitulé A Warning (« Un avertissement ») (Twelve, 2019, non traduit). Joe Biden pourrait exaucer son vœu.

« Envoyer des réfugiés dans un endroit connu pour être une zone de non-droit est la dernière chose que l’administration Biden devrait fairea réagi Eleanor Acer, directrice de la protection des réfugiés à l’ONG Human Rights First. Il s’agit d’une nouvelle tentative flagrante pour échapper aux procédures portant sur la protection des droits de l’homme et des réfugiés des Etats-Unis. »

Sollicité par la chaîne NBC News, le DHS assure que la parution de l’annonce s’inscrit dans le cadre du renouvellement du contrat pour la gestion du camp, passé en 2002, qui arrive à échéance en 2022. Voulant couper court à la polémique naissante, Marsha Espinosa, responsable des affaires publiques pour le DHS, a tenu à rappeler, jeudi 23 septembre, sur Twitter que « le DHS n’envoie pas et n’enverra pas les ressortissants haïtiens qui arrivent à notre frontière sud à Guantanamo Bay », ajoutant que l’appel d’offres n’a aucun rapport avec la situation actuelle à la frontière.

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