FRANTZ FANON : L’ALGÉRIE SE DÉVOILE

Dans un contexte médiatique où l’arsenal raciste des démocraties libérales se trouve, une fois encore, déployé à l’encontre des femmes voilées, la lecture de cet article de Frantz Fanon, publié en mai 1957 dans Résistance Algérienne, rappelle que la situation des femmes a longtemps constitué un thème d’action privilégié par la doctrine politique de l’administration coloniale. Elle rappelle également comment le voilement, d’abord tradition d’habillement, est devenu mécanisme de résistance sous les conditions historiques de l’Algérie coloniale.
« Ce sont les exigences du combat qui provoquent […] de nouvelles attitudes, de nouvelles conduites, de nouvelles modalités d’apparaître ».

Les techniques vestimentaires, les traditions d’habillement, de parement, constituent les formes d’originalité les plus marquantes, c’est-à-dire les plus immédiatement perceptibles d’une société. À l’intérieur d’un ensemble, dans le cadre d’une silhouette déjà formellement soulignée, existent évidemment des modifications de détail, des innovations qui, dans les sociétés très développées, définissent et circonscrivent la mode. Mais l’allure générale demeure homogène et l’on peut regrouper de grandes aires de civilisation, d’immenses régions culturelles à partir des techniques originales, spécifiques, d’habillement des hommes et des femmes.

C’est à travers l’habillement que des types de société sont d’abord connus, soit par les reportages et documents photographiques, soit par les bandes cinématographiques. Il y a ainsi des civilisations sans cravates, des civilisations avec pagnes et d’autres sans chapeaux. L’appartenance à une aire culturelle donnée est le plus souvent signalée par les traditions vestimentaires de ses membres. Dans le monde arabe, par exemple, le voile dont se drapent les femmes est immédiatement vu par le touriste. On peut pendant longtemps ignorer qu’un Musulman ne consomme pas de porcs ou s’interdit les rapports sexuels diurnes pendant le mois de Ramadan, mais le voile de la femme apparaît avec une telle constance qu’il suffit, en général, à caractériser la société arabe.

Dans le Maghreb arabe, le voile fait partie des traditions vestimentaires des sociétés nationales tunisienne, algérienne, marocaine ou libyenne. Pour le touriste et l’étranger, le voile délimite à la fois la société algérienne et sa composante féminine1. Chez l’homme algérien, par contre, peuvent se décrire des modifications régionales mineures : fez dans les centres urbains, turbans et djellabas dans les campagnes. Le vêtement masculin admet une certaine marge de choix, un minimum d’hétérogénéité. La femme prise dans son voile blanc, unifie la perception que l’on a de la société féminine algérienne.

De toute évidence, on est en présence d’un uniforme qui ne tolère aucune modification, aucune variante2.

Le haïk délimite de façon très nette la société colonisée algérienne. On peut évidemment demeurer indécis et perplexe devant une petite fille, mais toute incertitude disparaît au moment de la puberté. Avec le voile, les choses se précisent et s’ordonnent. La femme algérienne est bien aux yeux de l’observateur : « Celle qui se dissimule derrière le voile. »

Nous allons voir que ce voile, élément parmi d’autres de l’ensemble vestimentaire traditionnel algérien, va devenir l’enjeu d’une bataille grandiose, à l’occasion de laquelle les forces d’occupation mobiliseront leurs ressources les plus puissantes et les plus diverses, et où le colonisé déploiera une force étonnante d’inertie. La société coloniale, prise dans son ensemble, avec ses valeurs, ses lignes de force et sa philosophie, réagit de façon assez homogène en face du voile. Avant 1954, plus précisément depuis les années 1930-1935, le combat décisif est engagé. Les responsables de l’administration française en Algérie, préposés à la destruction de l’originalité du peuple, chargés par les pouvoirs de procéder coûte que coûte à la désagrégation des formes d’existence susceptibles d’évoquer de près ou de loin une réalité nationale, vont porter le maximum de leurs efforts sur le port du voile, conçu en l’occurrence, comme symbole du statut de la femme algérienne. Une telle position n’est pas la conséquence d’une intuition fortuite. C’est à partir des analyses des sociologues et des ethnologues que les spécialistes des affaires dites indigènes et les responsables des Bureaux arabes coordonnent leur travail. À un premier niveau, il y a reprise pure et simple de la fameuse formule : « Ayons les femmes et le reste suivra. » Cette explicitation se contente simplement de revêtir une allure scientifique avec les « découvertes » des sociologues.

Sous le type patrilinéaire de la société algérienne, les spécialistes décrivent une structure d’essence matrimoniale. La société arabe a souvent été présentée par les occidentaux comme une société de l’extériorité, du formalisme et du personnage. La femme algérienne, intermédiaire entre les forces obscures et le groupe, paraît alors revêtir une importance primordiale. Derrière le patriarcat visible, manifeste, on affirme l’existence, plus capitale, d’un matriarcat de base. Le rôle de la mère algérienne, ceux de la grand-mère, de la tante, de la « vieille » sont inventoriés et précisés.

L’administration coloniale peut alors définir une doctrine politique précise : « Si nous voulons frapper la société algérienne dans sa contexture, dans ses facultés de résistance, il nous faut d’abord conquérir les femmes ; il faut que nous allions les chercher derrière le voile où elles se dissimulent et dans les maisons où l’homme les cache. » C’est la situation de la femme qui sera alors prise comme thème d’action. L’administration dominante veut défendre solennellement la femme humiliée, mise à l’écart, cloîtrée… On décrit les possibilités immenses de la femme, malheureusement transformée par l’homme algérien en objet inerte, démonétisé, voire déshumanisé. Le comportement de l’Algérien est dénoncé très fermement et assimilé à des survivances moyenâgeuses et barbares. Avec une science infinie, la mise en place d’un réquisitoire-type contre l’Algérien sadique et vampire dans son attitude avec les femmes, est entreprise et menée à bien. L’occupant amasse autour de la vie familiale de l’Algérien tout un ensemble de jugements, d’appréciations, de considérations, multiplie les anecdotes et les exemples édifiants, tentant ainsi d’enfermer l’Algérien dans un cercle de culpabilité.

Des sociétés d’entraide et de solidarité avec les femmes algériennes se multiplient. Les lamentations s’organisent. « On veut faire honte à l’Algérien du sort qu’il réserve à la femme. » C’est la période d’effervescence et de mise en application de toute une technique d’infiltration au cours de laquelle des meutes d’assistantes sociales et d’animatrices d’œuvres de bienfaisance se ruent sur les quartiers arabes.

C’est d’abord le siège des femmes indigentes et affamées qui est entrepris. À chaque kilo de semoule distribué correspond une dose d’indignation contre le voile et la claustration. Après l’indignation, les conseils pratiques. Les femmes algériennes sont invitées à jouer « un rôle fondamental, capital » dans la transformation de leur sort. On les presse de dire non à une sujétion séculaire. On leur décrit le rôle immense qu’elle ont à jouer. L’administration coloniale investit des sommes importantes dans ce combat. Après avoir posé que la femme constitue le pivot de la société algérienne, tous les efforts sont faits pour en avoir le contrôle. L’Algérien, est-il assuré, ne bougera pas, résistera à l’entreprise de destruction culturelle menée par l’occupant, s’opposera à l’assimilation, tant que sa femme n’aura pas renversé la vapeur. Dans le programme colonialiste, c’est à la femme que revient la mission historique de bousculer l’homme algérien. Convertir la femme, la gagner aux valeurs étrangères, l’arracher à son statut, c’est à la fois conquérir un pouvoir réel sur l’homme et posséder les moyens pratiques, efficaces, de destructurer la culture algérienne.

Encore aujourd’hui, en 1959, le rêve d’une totale domestication de la société algérienne à l’aide des « femmes dévoilées et complices de l’occupant », n’a pas cessé de hanter les responsables politiques de la colonisation3.

Les hommes algériens, pour leur part, font l’objet des critiques de leurs camarades européens ou plus officiellement de leurs patrons. Il n’est pas un travailleur européen qui, dans le cadre des relations interpersonnelles du chantier, de l’atelier ou du bureau, ne soit amené à poser à l’Algérien les questions rituelles : « Ta femme est-elle voilée ? Pourquoi ne te décides-tu pas à vivre à l’européenne ? Pourquoi ne pas emmener ta femme au cinéma, au match, au café ? »

Frantz Fanon : L'Algérie se dévoile

Les patrons européens ne se contentent pas de l’attitude interrogative ou de l’invitation circonstanciée. Ils emploient des « manœuvres de sioux » pour acculer l’Algérien, et exigent de lui des décisions pénibles. À l’occasion d’une fête, Noël ou jour de l’An, ou simplement d’une manifestation intérieure à l’entreprise, le patron invite l’employé algérien et sa femme. L’invitation n’est pas collective. Chaque Algérien est appelé au bureau directorial et nommément convié à venir avec « sa petite famille ». L’entreprise étant une grande famille, il serait mal vu que certains viennent sans leurs épouses, vous comprenez, n’est-ce pas ?… Devant cette mise en demeure, l’Algérien connaît quelquefois des moments difficiles. Venir avec sa femme, c’est s’avouer vaincu, c’est « prostituer sa femme », l’exhiber, abandonner une modalité de résistance. Par contre, y aller seul, c’est refuser de donner satisfaction au patron, c’est rendre possible le chômage. L’étude d’un cas choisi au hasard, le développement des embuscades tendues par l’Européen pour acculer l’Algérien à se singulariser, à déclarer : « Ma femme est voilée, elle ne sortira pas » ou à trahir : « Puisque vous voulez la voir, la voici », le caractère sadique et pervers des liens et des relations, montreraient en raccourci, au niveau psychologique, la tragédie de la situation coloniale, l’affrontement pied à pied de deux systèmes, l’épopée de la société colonisée avec ses spécificités d’exister, face à l’hydre colonialiste.

Avec l’intellectuel algérien, l’agressivité apparaît dans toute sa densité. Le fellah, « esclave passif d’un groupe rigide » trouve une certaine indulgence devant le jugement du conquérant. Par contre, l’avocat et le médecin sont dénoncés avec une exceptionnelle vigueur. Ces intellectuels, qui maintiennent leurs épouses dans un état de semi-esclavage, sont littéralement désignés du doigt. La société coloniale s’insurge avec véhémence contre cette mise à l’écart de la femme algérienne. On s’inquiète, on se préoccupe de ces malheureuses, condamnées « à faire des gosses », emmurées, interdites.

En face de l’intellectuel algérien, les raisonnements racistes surgissent avec une particulière aisance. Tout médecin qu’il est, dira-t-on, il n’en demeure pas moins arabe… « Chassez le naturel, il revient au galop »… Les illustrations de ce racisme-là peuvent être indéfiniment multipliées. En clair, il est reproché à l’intellectuel de limiter l’extension des habitudes occidentales apprises, de ne pas jouer son rôle de noyau actif de bouleversement de la société colonisée, de ne pas faire profiter sa femme des privilèges d’une vie plus digne et plus profonde… Dans les grandes agglomérations, il est tout à fait banal d’entendre un Européen confesser avec aigreur n’avoir jamais vu la femme d’un Algérien qu’il fréquente depuis vingt ans. À un niveau d’appréhension plus diffus, mais hautement révélateur, on trouve la constatation amère que « nous travaillons en vain »… que « l’Islam tient sa proie ».

En présentant l’Algérien comme une proie que se disputeraient avec une égale férocité l’Islam et la France occidentale, c’est toute la démarche de l’occupant, sa philosophie et sa politique qui se trouvent ainsi explicitées. Cette expression indique en effet que l’occupant, mécontent de ses échecs, présente de façon simplifiante et péjorative, le système de valeurs à l’aide duquel l’occupé s’oppose à ses innombrables offensives. Ce qui est volonté de singularisation, souci de maintenir intacts quelques morceaux d’existence nationale, est assimilé à des conduites religieuses, magiques, fanatiques.

Ce refus du conquérant prend, selon les circonstances ou les types de situation coloniale, des formes originales. Dans l’ensemble, ces conduites ont été assez bien étudiées au cours des vingt dernières années ; on ne peut cependant affirmer que les conclusions auxquelles on est parvenu, soient totalement valables. Les spécialistes de l’éducation de base des pays sous-développés ou les techniciens d’avancement des sociétés attardées, gagneraient à comprendre le caractère stérile et néfaste, de toute démarche qui illumine préférentiellement un élément quelconque de la société colonisée. Même dans le cadre d’une nation nouvellement indépendante, on ne peut, sans danger pour l’œuvre entreprise (non pour l’équilibre psychologique de l’autochtone), s’attaquer à tel ou tel pan de l’ensemble culturel. Plus précisément, les phénomènes de contre-acculturation doivent être compris comme l’impossibilité organique dans laquelle se trouve une culture, de modifier l’un quelconque de ses types d’exister, sans en même temps repenser ses valeurs les plus profondes, ses modèles les plus stables. Parler de contre-acculturation dans une situation coloniale est un non-sens. Les phénomènes de résistance observés chez le colonisé doivent être rapportés à une attitude de contre-assimilation, de maintien d’une originalité culturelle, donc nationale.

Les forces occupantes, en portant sur le voile de la femme algérienne le maximum de leur action psychologique, devaient évidemment récolter quelques résultats. Çà et là il arrive donc que l’on « sauve » une femme qui, symboliquement, est dévoilée.

Ces femmes-épreuves, au visage nu et au corps libre, circulent désormais, comme monnaie forte dans la société européenne d’Algérie. Il règne autour de ces femmes une atmosphère d’initiation. Les Européens surexcités et tout à leur victoire, par l’espèce de transe qui s’empare d’eux, évoquent les phénomènes psychologiques de la conversion. Et de fait, dans la société européenne, les artisans de cette conversion gagnent en considération. On les envie. Ils sont signalés à la bienveillante attention de l’administration.

Les responsables du pouvoir, après chaque succès enregistré, renforcent leur conviction dans la femme algérienne conçue comme support de la pénétration occidentale dans la société autochtone. Chaque voile rejeté découvre aux colonialistes des horizons jusqu’alors interdits, et leur montre, morceau par morceau, la chair algérienne mise à nu. L’agressivité de l’occupant, donc ses espoirs sortent décuplés après chaque visage découvert. Chaque nouvelle femme algérienne dévoilée annonce à l’occupant une société algérienne aux systèmes de défense en voie de dislocation, ouverte et défoncée. Chaque voile qui tombe, chaque corps qui se libère de l’étreinte traditionnelle du haïk, chaque visage qui s’offre au regard hardi et impatient de l’occupant, exprime en négatif que l’Algérie commence à se renier et accepte le viol du colonisateur. La société algérienne avec chaque voile abandonné semble accepter de se mettre à l’école du maître et décider de changer ses habitudes sous la direction et le patronage de l’occupant.

Nous avons vu comment la société coloniale, l’administration coloniale perçoivent le voile et nous avons esquissé la dynamique des efforts entrepris pour le combattre en tant qu’institution et les résistances développées par la société colonisée. Au niveau de l’individu, de l’Européen particulier, il peut être intéressant de suivre les multiples conduites nées de l’existence du voile, donc de la façon originale qu’a la femme algérienne d’être présente ou absente.

Pour un Européen non directement engagé dans cette œuvre de conversion, quelles réactions est-on amené à enregistrer ?

L’attitude dominante nous paraît être un exotisme romantique, fortement teinté de sensualité.

Et d’abord le voile dissimule une beauté.

Une réflexion — parmi d’autres — révélatrice de cet état d’esprit, nous a été faite par un Européen de passage en Algérie et qui, dans l’exercice de sa profession — il était avocat — avait pu voir quelques Algériennes dévoilées. Ces hommes, disait-il, parlant des Algériens, sont coupables de couvrir tant de beautés étranges. Quand un peuple, concluait cet avocat, recèle de telles réussites, de telles perfections de la nature, il se doit de les montrer, de les exposer. À l’extrême, ajoutait-il, on devrait pouvoir les obliger à le faire.

Dans les tramways, dans les trains, une tresse de cheveux aperçue, un morceau de front, esquisse d’un visage « bouleversant », entretiennent et renforcent la conviction de l’Européen dans son attitude irrationnelle : le femme algérienne est la reine de toutes les femmes.

Mais également il y a chez l’Européen cristallisation d’une agressivité, mise en tension d’une violence en face de la femme algérienne. Dévoiler cette femme, c’est mettre en évidence la beauté, c’est mettre à nu son secret, briser sa résistance, la faire disponible pour l’aventure. Cacher le visage, c’est aussi dissimuler un secret, c’est faire exister un monde du mystère et du caché. Confusément, l’Européen vit à un niveau fort complexe sa relation avec la femme algérienne. Volonté de mettre cette femme à portée de soi, d’en faire un éventuel objet de possession.

Cette femme qui voit sans être vue frustre le colonisateur. Il n’y a pas réciprocité. Elle ne se livre pas, ne se donne pas, ne s’offre pas. L’Algérien a, à l’égard de la femme algérienne, une attitude dans l’ensemble claire. Il ne la voit pas. Il y a même volonté permanente de ne pas apercevoir le profil féminin, de ne pas faire attention aux femmes. Il n’y a donc pas chez l’Algérien, dans la rue ou sur une route, cette conduite de la rencontre intersexuelle que l’on décrit aux niveaux du regard, de la prestance, de la tenue musculaire, des différentes conduites troublées auxquelles nous a habitués la phénoménologie de la rencontre.

L’Européen face à l’Algérienne veut voir. Il réagit de façon agressive devant cette limitation de sa perception. Frustration et agressivité ici encore vont évoluer en parfaite harmonie.

L’agressivité va se faire jour, d’abord dans des attitudes structuralement ambivalentes et dans le matériel onirique que l’on met en évidence indifféremment chez l’Européen normal ou souffrant de troubles névropathiques4.

Dans une consultation médicale par exemple, à la fin de la matinée, il est fréquent d’entendre les médecins européens exprimer leur déception. Les femmes qui se dévoilent devant eux sont banales …, vulgaires…, il n’y a vraiment pas de quoi faire un mystère… On se demande ce qu’elles cachent.

Les femmes européennes règlent le conflit avec beaucoup moins de précaution. Elles affirment, péremptoires, qu’on ne dissimule pas ce qui est beau, et décèlent dans cette coutume étrange une volonté « bien féminine » de dissimuler les imperfections. Et de comparer la stratégie de l’Européenne qui vise à redresser, à embellir, à mettre en valeur (l’esthétique, la coiffure, la mode) et celle des l’Algérienne, qui préfère voiler, cacher, cultiver le doute et le désir de l’homme. À un autre niveau, on avance qu’il y a volonté de tromper sur la « marchandise » et qu’à l’empaqueter on n’en modifie pas réellement sa nature, ni sa valeur.

Le matériel onirique fourni par les Européens précise d’autres thèmes privilégiés. J.-P. Sartre, dans ses « Réflexions sur la Question Juive », a montré qu’au niveau de l’inconscient, la femme juive a presque toujours un fumet de viol.

L’histoire de la conquête française en Algérie relatant l’irruption des troupes dans les villages, la confiscation des biens et le viol des femmes, la mise à sac d’un pays, a contribué à la naissance et à la cristallisation de la même image dynamique. L’évocation de cette liberté donnée au sadisme du conquérant, à son érotisme, crée, au niveau des stratifications psychologiques de l’occupant, des failles, des points féconds où peuvent émerger à la fois des conduites oniriques et dans certaines occasions des comportements criminels.

C’est ainsi que le viol de la femme algérienne dans un rêve d’Européen est toujours précédé de la déchirure du voile. On assiste là à une double défloration. De même la conduite de la femme n’est jamais d’adhésion ou d’acceptation, mais de prosternation.

Chaque fois que l’Européen, dans des rêves à contenu érotique rencontre la femme algérienne, se manifestent les particularités de ses relations avec la société colonisée. Ces rêves ne se déroulent ni sur le même plan érotique, ni au même rythme que ceux qui mettent en jeu l’Européenne.

Avec la femme algérienne, il n’y a pas de conquête progressive, révélation réciproque, mais d’emblée, avec le maximum de violence, possession, viol, quasi-meurtre. L’acte revêt une brutalité et un sadisme paranévrotiques même chez l’Européen normal. Cette brutalité et ce sadisme sont d’ailleurs soulignés par l’attitude apeurée de l’Algérienne. Dans le rêve, la femme-victime crie, se débat telle une biche, et défaillante, évanouie, est pénétrée, écartelée.

Il faut également souligner dans le matériel onirique un caractère qui nous paraît important. L’Européen ne rêve jamais d’une femme algérienne prise isolément. Les rares fois où la rencontre s’est nouée sous le signe du couple, elle s’est rapidement transformée par la fuite éperdue de la femme qui, inéluctablement, conduit le mâle « chez les femmes ». L’Européen rêve toujours d’un groupe de femmes, d’un champ de femmes, qui n’est pas sans évoquer le gynécée, le harem, thèmes exotiques fortement implantés dans l’inconscient.

L’agressivité de l’Européen va également s’exprimer dans des considérations sur la moralité de l’Algérienne. Sa timidité et sa réserve vont se transformer selon les lois banales de la psychologie conflictuelle en leur contraire et l’Algérienne sera hypocrite, perverse, voire authentique nymphomane.

On a vu que très rapidement la stratégie coloniale de désagrégation de la société algérienne, au niveau des individus, accordait une place de premier plan à la femme algérienne. L’acharnement du colonialiste, ses méthodes de lutte vont naturellement provoquer chez le colonisé des comportements réactionnels. Face à la violence de l’occupant, le colonisé est amené à définir une position de principe à l’égard d’un élément autrefois inerte de la configuration culturelle autochtone. C’est la rage du colonialiste à vouloir dévoiler l’Algérienne, c’est son pari de gagner coûte-que-coûte la victoire du voile qui vont provoquer l’arc-boutant de l’autochtone. Le propos délibérément agressif du colonialiste autour du haïk donne une nouvelle vie à cet élément mort, parce que stabilisé, sans évolution dans la forme et dans les coloris, du stock culturel algérien. Nous retrouvons ici l’une des lois de la psychologie de la colonisation. Dans un premier temps, c’est l’action, ce sont les projets de l’occupant qui déterminent les centres de résistance autour desquels s’organise la volonté de pérennité d’un peuple.

C’est le blanc qui crée le nègre. Mais c’est le nègre qui crée la négritude. À l’offensive colonialiste autour du voile, le colonisé oppose le culte du voile. Ce qui était élément indifférencié dans un ensemble homogène, acquiert un caractère tabou, et l’attitude de telle Algérienne en face du voile, sera constamment rapportée à son attitude globale en face de l’occupation étrangère. Le colonisé, devant l’accent mis par le colonialiste sur tel ou tel secteur de ses traditions réagit de façon très violente. L’intérêt mis à modifier ce secteur, l’affectivité inverse par le conquérant dans son travail pédagogique, ses prières, ses menaces,  tissent autour de l’élément privilégié un véritable univers de résistances. Tenir tête à l’occupant sur cet élément précis, c’est lui infliger un échec spectaculaire, c’est surtout maintenir à la « coexistence » ses dimensions de conflit et de guerre latente. C’est entretenir l’atmosphère de paix armée.

Frantz Fanon : L'Algérie se dévoile

À l’occasion de la lutte de Libération, l’attitude de la femme algérienne, de la société autochtone à l’égard du voile va subir des modifications importantes. L’intérêt de ces innovations réside dans le fait qu’elles ne furent à aucun moment comprises dans le programme de la lutte. La doctrine de la Révolution, la stratégie du combat n’ont jamais postulé la nécessité d’une révision des comportements à l’égard du voile. On peut affirmer d’ores et déjà que dans l’Algérie indépendante, de telles questions ne seront pas soulevées, car dans la pratique révolutionnaire le peuple a compris que les problèmes se solutionnent dans le mouvement même qui les pose.

Jusqu’en 1955, le combat est mené exclusivement par les hommes. Les caractéristiques révolutionnaires de ce combat, la nécessité d’une clandestinité absolue obligent le militant à tenir sa femme dans une ignorance absolue. Au fur et à mesure de l’adaptation de l’ennemi aux formes du combat, des difficultés nouvelles apparaissent qui nécessitent des solutions originales. La décision d’engager les femmes comme éléments actifs dans la Révolution algérienne ne fut pas prise à la légère. En un sens, c’est la conception même du combat qui devait être modifiée. La violence de l’occupant, sa férocité, son attachement délirant au territoire national amènent les dirigeants à ne plus exclure certaines formes de combat. Progressivement, l’urgence d’une guerre totale se fait sentir. Mais, engager les femmes ne correspond pas seulement au désir de mobiliser l’ensemble de la Nation. Il faut allier harmonieusement l’entrée en guerre des femmes et le respect du type de la guerre révolutionnaire. Autrement dit, la femme doit répondre avec autant d’esprit de sacrifice que les hommes. Il faut donc avoir en elle la même confiance que l’on exige quand il s’agit de militants chevronnés et plusieurs fois emprisonnés. Il faut donc exiger de la femme une élévation morale et une force psychologique exceptionnelles. Les hésitations ne manquèrent pas. Les rouages révolutionnaires avaient pris une telle envergure, la machine marchait à un rythme donné. Il fallait compliquer la machine, c’est-à-dire augmenter ses réseaux sans altérer son efficacité. Les femmes ne pouvaient pas être conçues comme produit de remplacement, mais comme élément capable de répondre adéquatement aux nouvelles tâches.

Dans les montagnes, des femmes aidaient le maquisard à l’occasion des haltes ou des convalescences après une blessure ou une typhoïde contractées dans le djebel. Mais décider d’incorporer la femme comme maillon capital, de faire dépendre la Révolution de sa présence et de son action dans tel ou tel secteur, c’était évidemment une attitude totalement révolutionnaire. D’asseoir la Révolution en un point quelconque, sur son activité, était une option importante.

Une telle décision était rendue difficile pour plusieurs raisons. Pendant toute la période de domination incontestée, nous avons vu que la société algérienne et principalement les femmes, ont tendance à fuir l’occupant. La ténacité de l’occupant dans son entreprise de dévoiler les femmes, d’en faire une alliée dans l’œuvre de destruction culturelle a renforcé les conduites traditionnelles. Ces conduites, positives dans la stratégie de la résistance à l’action corrosive du colonisateur, ont naturellement des effets négatifs. La femme, surtout celle des villes, perd en aisance et en assurance. Ayant à domestiquer des espaces restreints, son corps n’acquiert pas la mobilité normale en face d’un horizon illimité d’avenues, de trottoirs dépliés, de maisons, de voitures, de gens évités, heurtés… Cette vie relativement cloîtrée et aux déplacements connus, répertoriés et réglés, hypothèque gravement toute révolution immédiate.

Les chefs politiques connaissaient parfaitement ces singularités et leurs hésitations exprimaient la conscience qu’ils avaient de leurs responsabilités. Ils avaient le droit de douter du succès de cette mesure. Une telle décision n’allait-elle pas avoir des conséquences catastrophiques sur le déroulement de la Révolution ?

À ce doute s’ajoutait un élément également important. Les responsables hésitaient à engager les femmes, n’ignorant pas la férocité du colonisateur. Les responsables de la Révolution ne se faisaient aucune illusion sur les capacités criminelles de l’ennemi. Presque tous étaient passés par leurs geôles ou s’étaient entretenus avec les rescapés des camps ou des cellules de la police judiciaire française. Aucun d’eux n’ignorait le fait que toute Algérienne arrêtée serait torturée jusqu’à la mort. Il est relativement facile de s’engager soi-même dans cette voie et d’admettre parmi les différentes éventualités celle de mourir sous les tortures. La chose est un peu plus difficile quand il faut désigner quelqu’un qui, manifestement risque cette mort de façon certaine. Or il fallait décider l’entrée de la femme dans la Révolution ; les oppositions intérieures se firent massives et chaque décision soulevait les mêmes hésitations, faisait naître le même désespoir.

Les observateurs, devant le succès extraordinaire de cette nouvelle forme de combat populaire, ont assimilé l’action des Algériennes à celle de certaines résistantes ou même d’agents secrets de services spécialisés. Il faut constamment avoir présent à l’esprit le fait que l’Algérienne engagée apprend à la fois d’instinct son rôle de « femme seule dans la rue » et sa mission révolutionnaire. La femme algérienne n’est pas un agent secret. C’est sans apprentissage, sans récits, sans histoire, qu’elle sort dans la rue, trois grenades dans son sac à main ou le rapport d’activité d’une zone dans le corsage. Il n’y a pas chez elle cette sensation de jouer un rôle lu maintes et maintes fois dans les romans, ou aperçu au cinéma. Il n’y a pas ce coefficient de jeu, d’imitation, présent presque toujours dans cette forme d’action, quand on l’étudie chez une Occidentale.

Ce n’est pas la mise à jour d’un personnage connu et mille fois fréquenté dans l’imagination ou dans les récits. C’est une authentique naissance, à l’état pur, sans propédeutique. Il n’y a pas de personnage à imiter. Il y a au contraire une dramatisation intense, une absence de jour entre la femme et la révolutionnaire. La femme algérienne s’élève d’emblée au niveau de la tragédie5.

Frantz Fanon : L'Algérie se dévoile

La multiplication des cellules du F.L.N., l’étendue des tâches nouvelles, finances, renseignements, contre-renseignements, formation politique, la nécessité de constituer pour une même cellule en exercice, trois ou quatre cellules de remplacement, de réserve, susceptibles d’entrer en activité à la moindre alerte concernant celle de premier plan, obligent les responsables à chercher d’autres éléments pour l’accomplissement de missions strictement individuelles. Après une dernière série de confrontations entre responsables et surtout devant l’urgence des problèmes quotidiens posés à la Révolution, la décision est prise, d’engager concrètement l’élément féminin dans la lutte nationale.

Il faut insister encore une fois sur le caractère révolutionnaire de cette décision. Au début, ce sont des femmes mariées qui sont contactées. Mais assez rapidement ces restrictions seront abandonnées. On a d’abord choisi les femmes mariées dont les maris étaient militants. Par la suite, furent désignées des veuves ou des divorcées. De toute façon, il n’y avait jamais de jeunes filles. D’abord parce qu’une jeune fille même âgée de vingt ou vingt-trois ans, n’a guère l’occasion de sortir seule du domicile familial. Mais les devoirs de mère ou d’épouse de cette femme, le souci de restreindre au minimum les conséquences éventuelles de son arrestation et de sa mort et aussi le volontariat de plus en plus nombreux de jeunes filles, conduisent les responsables politiques à faire un autre bond, à bannir toute restriction, à prendre appui indifféremment sur l’ensemble des femmes algériennes.

Pendant ce temps, la femme, agent de liaison, porteuse de tracts, précédant de cent ou deux cents mètres un responsable en déplacement, est encore voilée ; mais à partir d’une certaine période, les rouages de la lutte se déplacent vers la ville européenne. Le manteau protecteur de la Kasbah, le rideau de sécurité presque organique que la ville arabe tisse autour de l’autochtone se retire, et l’Algérienne à découvert, est lancée dans la ville du conquérant. Très rapidement elle adopte une conduite d’offensive absolument incroyable. Quand un colonisé entreprend une action contre l’oppresseur, et quand cette oppression s’est exercée sous les formes de la violence exacerbée et continue comme en Algérie, il doit vaincre un nombre important d’interdits. La ville européenne n’est pas le prolongement de la ville autochtone. Les colonisateurs ne se sont pas installés au milieu des indigènes. Ils ont cerné la ville autochtone, ils ont organisé le siège. Toute sortie de la Kasbah d’Alger débouche chez l’ennemi. De même à Constantine, à Oran, à Blida, à Bône.

Les villes indigènes sont, de façon concertée, prises dans l’étau du conquérant. Il faut avoir en mains les plans d’urbanismes d’une ville dans une colonie, avec en regard les appréciations de l’État-Major des forces d’occupation, pour se faire une idée de la rigueur avec laquelle est organisée l’immobilisation de la ville indigène, de l’agglomération autochtone.

En dehors des femmes de ménage employées chez le conquérant, celles qu’indifféremment le colonisateur prénomme les « Fatmas », l’Algérienne, la jeune Algérienne surtout, s’aventure peu dans la ville européenne. Les déplacements ont presque tous lieu dans la ville arabe. Et même dans la ville arabe, les déplacements sont réduits au minimum. Les rares fois où l’Algérienne abandonne la ville, c’est presque toujours à l’occasion d’un événement, soit exceptionnel (mort d’un parent habitant une localité voisine), soit plus souvent visites traditionnelles intra-familiales pour les fêtes religieuses, soit pèlerinage… Dans ce cas, la ville européenne est traversée en voiture, la plupart du temps de bon matin. L’Algérienne, la jeune Algérienne — en dehors de quelques rares étudiantes (qui n’ont d’ailleurs jamais la même désinvolture aisée que leurs homologues européennes) — dans la ville européenne, doit vaincre une multiplicité d’interdits internes, de craintes organisées subjectivement, d’émotions. Elle doit à la fois affronter le monde essentiellement hostile de l’occupant et les forces de police mobilisées, vigilantes, efficaces. L’Algérienne, à chaque entrée dans la ville européenne, doit remporter une victoire sur elle-même, sur ses craintes infantiles. Elle doit reprendre l’image de l’occupant fichée quelque part dans son esprit et dans son corps, pour la remodeler, amorcer le travail capital d’érosion de cette image, la rendre inessentielle, lui enlever de sa vergogne, la désacraliser.

Les entamures au colonialisme, d’abord subjectives, sont le résultat d’une victoire du colonisé sur sa vieille peur et sur le désespoir ambiant distillé jour après jour par un colonialisme qui s’est installé dans une perspective d’éternité.

La jeune Algérienne, chaque fois qu’elle est requise, établit une liaison. Alger n’est plus la ville arabe, mais la zone autonome d’Alger, le système nerveux du dispositif ennemi. Oran, Constantine développent leurs dimensions. L’Algérien, en déclenchant la lutte, desserre l’étau qui se resserrait autour des villes indigènes. D’un point à l’autre d’Alger, du Ruisseau à Hussein-Dey, d’El-Biar à la rue Michelet, la Révolution crée de nouvelles liaisons. C’est la femme algérienne, la jeune fille algérienne qui, dans une proportion de plus en plus forte, assumera ces tâches.

Porteuses de messages, d’ordres verbaux compliqués, appris par coeur quelquefois par des femmes sans aucune instruction, telles sont quelques-unes des missions qui sont confiées à la femme algérienne.

Mais aussi, elle doit faire le guet une heure durant, souvent davantage, devant une maison où a lieu un contact entre responsables.

Au cours de ces minutes interminables où il faut éviter de rester en place car on attire l’attention, éviter de trop s’éloigner car on est responsable de la sécurité des frères à l’intérieur, il est fréquent de constater des scènes tragico-comiques. Cette jeune Algérienne dévoilée qui « fait le trottoir » est très souvent remarquée par des jeunes qui se comportent comme tous les jeunes gens du monde, mais avec une teinte particulière, conséquence de l’idée qu’habituellement on se fait d’une dévoilée. Réflexions désagréables, obscènes, humiliantes. Quand de telles choses arrivent, il faut serrer les dents, faire quelques mètres, échapper aux passants qui attirent l’attention sur vous, qui donnent aux autres passants l’envie soit de faire comme eux, soit de prendre votre défense. Ou bien c’est avec vingt, trente, quarante millions que la femme algérienne se déplace, portant l’argent de la Révolution dans son sac on dans une petite valise, cet argent qui servira à subvenir aux besoins des familles de prisonniers ou à acheter des médicaments et des vivres à l’intention des maquis.

Cet aspect de la Révolution a été mené par la femme algérienne avec une constance, une maîtrise de soi et un succès incroyables. En dépit des difficultés internes, subjectives et malgré l’incompréhension quelquefois violente d’une partie de la famille, l’Algérienne assumera toutes les tâches à elle confiées.

Mais progressivement les choses vont se compliquer. C’est ainsi que les responsables qui se déplacent et qui font appel aux femmes-éclaireurs, aux jeunes filles ouvreuses de route, ne sont plus des hommes politiques nouveaux, inconnus encore des services de police. Dans les villes commencent à transiter d’authentiques chefs militaires en déplacement. Ceux-là sont connus, recherchés. Il n’y a pas un commissaire de police qui ne possède leur photo sur son bureau.

Ces militaires qui se déplacent, ces combattants, ont toujours leurs armes. Il s’agit de pistolets-mitrailleurs, de revolvers, de grenades, quelquefois les trois à la fois. C’est après maintes réticences que le responsable politique arrive à faire admettre à ces hommes, qui ne sauraient accepter d’être faits prisonniers, de confier à la jeune fille chargée de les précéder, leurs armes, à charge pour eux, si la situation se complique, de les récupérer immédiatement. Le cortège s’avance donc en pleine ville européenne. À cent mètres une jeune fille, une valise à la main et derrière deux ou trois hommes l’aspect détendu. Cette jeune fille qui est le phare et la baromètre du groupe, rythme le danger. Arrêt-départ-arrêt-départ, et les voitures de police qui se succèdent dans les deux sens, et les patrouilles, etc…

De temps à autre, avoueront les militaires une fois la mission terminée, le désir fut fort en nous de récupérer notre mallette, car nous avions peur d’être pris de court et de ne pas avoir le temps de nous défendre. Avec cette phase, la femme algérienne s’enfonce un peu plus dans la chair de la Révolution.

Mais c’est à partir de 1956 que son activité prend des dimensions véritablement gigantesques. Devant répondre coup sur coup au massacre des civils algériens dans les montagnes et dans les villes, la direction de la Révolution se voit acculée, si elle ne veut pas voir la terreur prendre au ventre le peuple, à adopter des formes de lutte jusque-là écartées. On n’a pas suffisamment analysé ce phénomène, on n’a pas suffisamment insisté sur les raisons qui amènent un mouvement révolutionnaire à choisir cette arme qui s’appelle le terrorisme.

Pendant la résistance française, le terrorisme visait des militaires, des Allemands en occupation, ou les installations stratégiques de l’ennemi. La technique du terrorisme est la même. Attentats individuels ou attentats collectifs par bombes ou déraillements de trains. Dans la situation coloniale, précisément en Algérie où le peuplement européen est important et où les milices territoriales ont rapidement engagé le postier, l’infirmier et l’épicier dans le système répressif, le responsable de la lutte se trouve confronté à une situation absolument nouvelle.

Personne ne prend facilement la décision de faire tuer un civil dans la rue. Personne n’arrête sans drame de conscience la pose d’une bombe dans un lieu public.

Frantz Fanon : L'Algérie se dévoile
Attentat du Milk-Bar en septembre 1956

Les responsables Algériens qui, compte tenu de l’intensité de la répression et du caractère forcené de l’oppression, supposaient pouvoir répondre sans problèmes de conscience graves, aux coups, découvraient que les crimes les plus horribles ne constituent pas une excuse suffisante à certaines décisions.

Plusieurs fois, des responsables sont revenus sur des projets ou même ont rappelé à la dernière minute le fidaï chargé de placer la bombe. Il y avait bien sûr, pour expliquer ces hésitations, le souvenir de civils tués ou affreusement blessés. Il y avait le souci politique de ne pas faire certains gestes qui risquaient de dénaturer la cause de la liberté. Il y avait aussi la peur que les Européens, travaillant avec le Front, ne soient atteints au cours de ces attentats. Donc triple souci, de ne pas amonceler les victimes quelquefois innocentes, souci de ne pas donner une image fausse de la Révolution, et souci enfin de maintenir de son côté les démocrates français, les démocrates de tous les pays du monde et les Européens d’Algérie attirés par l’idéal national algérien.

Or, les massacres d’Algériens, les razzias dans les campagnes renforcent l’assurance des civils européens, semblent consolider le statut colonial, et injectent l’espoir dans le monde colonialiste. Les Européens qui, à la suite de certaines actions militaires de l’Armée Nationale Algérienne, à la faveur de la lutte du peuple algérien, avaient mis une sourdine à leur racisme et à leur insolence, retrouvent leur vieille morgue, le mépris traditionnel.

Je me souviens de cette buraliste de Birtouta, qui, le jour de l’interception de l’avion transportant les cinq membres du Front de Libération Nationale, brandissait de son magasin leurs photos en hurlant : « On les a eus, on leur coupera ce que je pense. »

Chaque coup porté à la Révolution, chaque massacre perpétré par l’adversaire renforce la férocité des colonialistes et cerne de toutes parts le civil algérien.

Des trains chargés de militaires français, la marine française dans les rades d’Alger et de Philippeville qui manoeuvre et qui bombarde, les avions à réaction, les miliciens qui font irruption dans les douars et qui liquident sans compter les hommes algériens, tout cela contribue à donner au peuple l’impression qu’il n’est pas défendu, qu’il n’est pas protégé, que rien n’a changé et que les Européens peuvent faire ce qu’ils veulent. C’est la période au cours de laquelle on entend des Européens déclarer dans les rues : « Que chacun de nous en prenne dix et les bousille et vous verrez que le problème sera vite résolu. » Et le peuple algérien, surtout celui des villes, voit cette jactance éclabousser sa douleur et constate l’impunité de ces criminels qui ne se cachent pas. On peut effectivement demander à tout Algérien, toute Algérienne d’une ville de nommer les tortionnaires et les assassins de la région.

À partir d’un certain moment, une partie du peuple admet le doute dans son esprit et se demande si vraiment il est possible de résister quantitativement et qualitativement aux offensives de l’occupant.

La liberté mérite-t-elle que l’on pénètre dans ce circuit énorme du terrorisme et du contre-terrorisme ? Cette disproportion n’exprime-t-elle pas l’impossibilité d’échapper à l’oppression ?

Cependant, une autre partie du peuple s’impatiente et veut stopper l’avantage que prend l’ennemi dans la voie de la terreur. La décision de frapper individuellement et nommément l’adversaire ne peut plus être écartée. Tous les prisonniers « abattus en tentant de prendre la fuite », les cris des suppliciés exigent que soient adoptées de nouvelles formes de combat.

Ce sont d’abord les policiers et les lieux de réunions des colonialistes (cafés à Alger, Oran, Constantine) qui seront visés. Dès lors, l’Algérienne s’enfonce de façon totale, avec opiniâtreté, dans l’action révolutionnaire. C’est elle qui, dans son sac transporte les grenades et les revolvers qu’un fïdaï prendra à la dernière minute, devant le bar, ou au passage du criminel désigné. Au cours de cette période, les Algériens, surpris dans la ville européenne sont impitoyablement interpellés, arrêtés, fouillés.

C’est pourquoi il faut suivre le cheminement parallèle de cet homme et de cette femme, de ce couple qui porte la mort à l’ennemi, la vie à la Révolution. L’un appuyant l’autre, mais apparemment étrangers l’un à l’autre. L’une transformée radicalement en Européenne, pleine d’aisance et de désinvolture, insoupçonnable, noyée dans le milieu, et l’autre, étranger, tendu, s’acheminant vers son destin.

Le Fidaï algérien, à l’inverse des déséquilibrés anarchistes rendus célèbres par la littérature, ne se drogue pas. Le Fidaï n’a pas besoin d’ignorer le danger, d’obscurcir sa conscience ou d’oublier. Le « terroriste » dès qu’il accepte une mission, laisse entrer la mort dans son âme. C’est avec la mort qu’il a désormais rendez-vous. Le Fidaï, luia rendez-vous avec la vie de la Révolution, et sa propre vie. Le Fidaï n’est pas un sacrifié. Certes, il ne recule pas devant la possibilité de perdre sa vie pour l’indépendance de la Patrie, mais à aucun moment il ne choisit la mort.

Si la décision est prise de tuer tel commissaire de police tortionnaire ou tel chef de file colonialiste, c’est que ces hommes constituent un obstacle à la progression de la Révolution. Froger, par exemple, symbolise une tradition colonialiste et une méthode inaugurée à Sétif et à Guelma en 19546. De plus, la prétendue force de Froger cristallise la colonisation et autorise les espoirs de ceux qui commençaient à douter de la véritable solidité du système. C’est autour d’hommes comme Froger que se réunissent et s’entrencouragent les voleurs et les assassins du peuple algérien. Cela, le Fidaï le sait et la femme qui l’accompagne, sa femme-arsenal, également.

Porteuse de revolvers, de grenades, de centaines de fausses cartes d’identité ou de bombes, la femme algérienne dévoilée évolue comme un poisson dans l’eau occidentale. Les militaires, les patrouilles françaises lui sourient au passage, des compliments sur son physique fusent çà et là, mais personne ne soupçonne que dans ses valises se trouve le pistolet-mitrailleur qui, tout à l’heure, fauchera quatre ou cinq membres d’une des patrouilles.

Il faut revenir à cette jeune fille, hier dévoilée, qui s’avance dans la ville européenne sillonnée de policiers, de parachutistes, de miliciens. Elle ne rase plus les murs comme elle avait tendance à le faire avant la Révolution. Appelée constamment à s’effacer devant un membre de la société dominante, l’Algérienne évitait le centre du trottoir qui, dans tous les pays du monde revient de droit à ceux qui commandent.

Les épaules de l’Algérienne dévoilée sont dégagées. La démarche est souple et étudiée : ni trop vite, ni trop lentement. Les jambes sont nues, non prises dans le voile, livrées à elles-mêmes et les hanches sont « à l’air libre ».

Le corps de la jeune Algérienne, dans la société traditionnelle, lui est révélé par la nubilité et le voile. Le voile recouvre le corps et le discipline, le tempère, au moment même où il connaît sa phase de plus grande effervescence. Le voile protège, rassure, isole. Il faut avoir entendu les confessions d’Algériennes ou analyser le matériel onirique de certaines dévoilées récentes, pour apprécier l’importance du voile dans le corps vécu de la femme. Impression de corps déchiqueté, lancé à la dérive ; les membres semblent s’allonger indéfiniment. Quand l’Algérienne doit traverser une rue, pendant longtemps il y a erreur de jugement sur la distance exacte à parcourir. Le corps dévoilé paraît s’échapper, s’en aller en morceaux. Impression d’être mal habillée, voire d’être nue. Incomplétude ressentie avec une grande intensité. Un goût anxieux d’inachevé. Une sensation effroyable de se désintégrer. L’absence du voile altère le schéma corporel de l’Algérienne. Il lui faut inventer rapidement de nouvelles dimensions à son corps, de nouveaux moyens de contrôle musculaire. Il lui faut se créer une démarche de femme-dévoilée-dehors. Il lui faut briser toute timidité, toute gaucherie (car on doit passer pour une Européenne) tout en évitant la surenchère, la trop grande coloration, ce qui retient l’attention. L’Algérienne qui entre toute nue dans la ville européenne réapprend son corps, le réinstalle de façon totalement révolutionnaire. Cette nouvelle dialectique du corps et du monde est capitale dans le cas de la femme7.

Mais l’Algérienne n’est pas seulement en conflit avec son corps. Elle est maillon, essentiel quelquefois, de la machine révolutionnaire. Elle porte des armes, connaît des refuges importants. Et c’est en fonction des dangers concrets qu’elle affronte qu’il faut comprendre les victoires insurmontables qu’elle a dû remporter pour pouvoir dire à son responsable, à son retour : « Mission terminée… R.A.S.  ».

Une autre difficulté qui mérite d’être signalée est apparue dès les premiers mois d’activité féminine. Au cours de ses déplacements, il arrive en effet que la femme algérienne dévoilée soit vue par un parent ou un ami de la famille. Le père est assez rapidement prévenu. Le père hésite naturellement à accorder foi à ces allégations. Puis les rapports se multiplient. Des personnes différentes affirment avoir aperçu « Zohra ou Fatima dévoilée, marchant comme une… Mon Dieu protégez-nous ». Le père décide alors d’exiger des explications. Dès les premières paroles, il s’arrête. Au regard ferme de la jeune fille, le père comprend que l’engagement dans l’action est ancien. La vieille peur du déshonneur est balayée par une nouvelle peur toute fraîche et froide, celle de la mort au combat ou de la torture de la jeune fille. La famille tout entière derrière la fille, le père algérien, l’ordonnateur de toutes choses, le fondateur de toute valeur, sur les traces de la fille, s’infiltrent, sont engagés dans la nouvelle Algérie.

Voile enlevé puis remis, voile instrumentalisé, transformé en technique de camouflage, en moyen de lutte. Le caractère quasi tabou pris par le voile dans la situation coloniale disparaît presque complètement au cours de la lutte libératrice. Même les Algériennes non activement intégrées dans la lutte prennent l’habitude d’abandonner le voile. Il est vrai que dans certaines conditions, surtout à partir de 1957, le voile réapparaît. Les missions deviennent en effet de plus en plus difficiles. L’adversaire sait maintenant, certaines militantes ayant parlé sous la torture, que des femmes très européanisées d’aspect jouent un rôle fondamental dans la bataille. De plus, certaines Européennes d’Algérie sont arrêtées et c’est le désarroi de l’adversaire qui s’aperçoit que son propre dispositif s’écroule. La découverte par les autorités françaises de la participation d’Européens à la lutte de Libération fut l’une des dates de la Révolution Algérienne. À partir de ce jour, les patrouilles françaises interpellent toute personne. Européens et Algériens sont également suspects. Les limites historiques s’effritent et disparaissent. Toute personne qui possède un paquet est invitée à le défaire et à en montrer le contenu. N’importe qui peut demander des comptes à n’importe qui sur la nature d’un colis transporté à Alger, Philippeville ou Batna. Dans ces conditions, il devient urgent de dissimuler le paquet aux regards de l’occupant et de se couvrir à nouveau du haïk protecteur.

Ici encore, il faut réapprendre une nouvelle technique. Porter sous le voile un objet assez lourd, « très dangereux à manipuler », a dit le responsable et donner l’impression d’avoir les mains libres, qu’il n’y a rien sous ce haïk, sinon une pauvre femme ou une insignifiante jeune fille. Il ne s’agit plus seulement de se voiler. Il faut se faire une telle « tête de Fatma » que le soldat soit rassuré : celle-ci est bien incapable de faire quoi que ce soit.

Très difficile. Et les policiers qui interpellent juste à trois mètres de vous une femme voilée qui ne semble pas particulièrement suspecte. Et la bombe, on a deviné à l’expression pathétique du responsable qu’il s’agissait de cela, ou le sac de grenades, retenus au corps par tout un système de ficelles et de courroies. Car les mains doivent être libres, nues exhibées, présentées humblement et niaisement aux militaires pour qu’ils n’aillent pas plus loin. Montrer les mains vides et apparemment mobiles et libres est le signe qui désarme le soldat ennemi.

Frantz Fanon : L'Algérie se dévoile

Le corps de l’Algérienne qui, dans un premier temps s’est dépouillé, s’enfle maintenant. Alors que dans la période antérieure, il fallait élancer ce corps, le discipliner dans le sens de la prestance ou de la séduction, ici il faut l’écraser, le rendre difforme, à l’extrême le rendre absurde. C’est, nous l’avons vu, la phase des bombes, des grenades, des chargeurs de mitraillettes.

Or, l’ennemi est prévenu, et dans les rues, c’est le tableau classique de femmes algériennes collées au mur, sur le corps desquelles on promène inlassablement les fameux détecteurs magnétiques, les « poêles à frire ». Toute femme voilée, toute Algérienne devient suspecte. Il n’y a pas de discrimination. C’est la période au cours de laquelle, hommes, femmes, enfants, tout le peuple algérien expérimente tout à la fois son unité, sa vocation nationale et la refonte de la nouvelle société algérienne.

Ignorant ou feignant d’ignorer ces conduites novatrices, le colonialisme français réédite à l’occasion du 13 Mai sa classique campagne d’occidentalisation de la femme algérienne. Des domestiques menacées de renvoi, de pauvres femmes arrachées de leurs foyers, des prostituées, sont conduites sur la place publique et symboliquement dévoilées aux cris de : « Vive l’Algérie française ! » Devant cette nouvelle offensive réapparaissent les vieilles réactions. Spontanément et sans mot d’ordre, les femmes algériennes dévoilées depuis longtemps reprennent le haïk, affirmant ainsi qu’il n’est pas vrai que la femme se libère sur l’invitation de la France et du général de Gaulle.

Derrière ces réactions psychologiques, sous cette réponse immédiate et peu différenciée, il faut toujours voir l’attitude globale de refus des valeurs de l’occupant, même si objectivement ces valeurs gagneraient à être choisies. C’est faute d’avoir saisi cette réalité intellectuelle, cette disposition caractérielle (c’est la fameuse sensibilité du colonisé) que les colonisateurs ragent de toujours « leur faire du bien malgré eux ». Le colonialisme veut que tout vienne de lui. Or la dominante psychologique du colonisé est de se crisper devant toute invitation du conquérant. En organisant la fameuse cavalcade du 13 Mai, le colonialisme a obligé la société algérienne à retrouver des méthodes de lutte déjà dépassées.

Dans un certain sens, les différentes cérémonies ont provoqué un retour en arrière, une régression.

Le colonialisme doit accepter que des choses se fassent sans son contrôle, sans sa direction. On se souvient de la phrase prononcée dans une Assemblée Internationale par un homme politique africain. Répondant à la classique excuse de l’immaturité des peuples coloniaux et de leur incapacité à se bien administrer, cet homme réclamait pour les peuples sous-développés « le droit de se mal gouverner ». Les dispositions doctrinales du colonialisme dans sa tentative de justifier le maintien de sa domination acculent presque toujours le colonisé à des contre-propositions tranchées, rigides, statiques.

Après le 13 Mai, la voile est repris, mais définitivement dépouillé de sa dimension exclusivement traditionnelle.

Il y a donc un dynamisme historique du voile très concrètement perceptible dans le déroulement de la colonisation en Algérie. Au début, le voile est mécanisme de résistance, mais sa valeur pour le groupe social demeure très forte. On se voile par tradition, par séparation rigide des sexes, mais aussi parce que l’occupant veut dévoiler l’Algérie. Dans un deuxième temps, la mutation intervient à l’occasion de la Révolution et dans des circonstances précises. Le voile est abandonné au cours de l’action révolutionnaire. Ce qui était souci de faire échec aux offensives psychologiques ou politiques de l’occupant devient moyen, instrument. Le voile aide l’Algérienne à répondre aux questions nouvelles posées par la lutte.

L’initiative des réactions du colonisé échappe aux colonialistes. Ce sont les exigences du combat qui provoquent dans la société algérienne de nouvelles attitudes, de nouvelles conduites, de nouvelles modalités d’apparaître.

Texte originellement paru dans la revue Résistance Algérienne du 16 mai 1957.

Frantz Fanon : L'Algérie se dévoile
Harun Farocki, « Images du monde et inscription de la guerre »
  1. Nous ne mentionnons pas ici les milieux ruraux où la femme est souvent dévoilée. Il n’est pas davantage tenu compte de la femme kabyle qui, en dehors des grandes villes, n’utilise jamais le voile. Pour le touriste qui s’aventure rarement dans les montagnes, la femme arabe est d’abord celle qui porte le voile. Cette originalité de la femme kabyle constitue entre autres l’un des thèmes de la propagande colonialiste autour de l’opposition des Arabes et des Berbères. Consacrées à l’analyse des modifications psychologiques, ces études laissent de côté le travail proprement historique. Nous aborderons prochainement cet autre aspect de la réalité algérienne en acte. Contentons-nous ici de signaler que les femmes kabyles, au cours des 130 années de domination ont développé, face à l’occupant, d’autres mécanismes de défense. Pendant la guerre de libération, leurs formes d’action ont également pris des aspects absolument originaux.
  2. Un phénomène mérite d’être rappelé. Au cours de la lutte de libération du peuple marocain et principalement dans les villes, le voile blanc fit place au voile noir. Cette modification importante s’explique par le souci des femmes marocaines d’exprimer leur attachement à Sa Majesté Mohamed V. On se souvient, en effet, que c’est immédiatement après l’exil du Roi du Maroc que le voile noir, signe de deuil, fit son apparition. Au niveau des systèmes de signification, il est intéressant de remarquer que le noir, dans la société marocaine ou arabe n’a jamais exprimé le deuil ou l’affliction. Conduite de combat, l’adoption du noir répond au désir de faire pression symboliquement sur l’occupant, donc de choisir logiquement ses propres signes.
  3. Le travail d’approche est également réalisé dans les établissements scolaires. Assez rapidement, les enseignants, à qui les parents ont confié les enfants prennent l’habitude de porter un jugement sévère sur le sort de la femme dans la société algérienne. « On espère fermement que vous au moins, serez assez fortes pour imposer votre point de vue… ». Des écoles de « jeunes filles musulmanes » se multiplient. Les institutrices ou les religieuses, à l’approche de la puberté de leurs élèves, déploient une activité véritablement exceptionnelle. Les mères sont d’abord touchées, assiégées et on leur confie la mission d’ébranler et de convaincre le père. On vante la prodigieuse intelligence de la jeune élève, sa maturité ; on évoque le brillant avenir réservé à ces jeunes avidités, et l’on n’hésite pas à attirer l’attention sur le caractère criminel d’une éventuelle interruption de la scolarité de l’enfant. On accepte de faire la part des vices de la société colonisée et l’on propose l’internat à la jeune élève, afin de permettre aux parents d’échapper aux critiques « de voisins bornés ». Pour le spécialiste des affaires indigènes, les anciens combattants et les évolués sont les commandos chargés de détruire la résistance culturelle d’un pays colonisé. Aussi, les régions sont-elles répertoriées en fonction du nombre « d’unités actives » d’évolution, donc d’érosion de la culture nationale qu’elles renferment.
  4. Il faut signaler l’attitude fréquente, principalement des Européennes, à l’égard d’une particulière catégorie d’évoluées. Certaines femmes algériennes dévoilées, avec une rapidité étonnante et une aisance insoupçonnée réalisent de parfaites occidentales. Les femmes européennes ressentent une certaine inquiétude devant ces femmes. Frustrées devant le voile, elles éprouvent une impression analogue devant le visage découvert, ce corps audacieux, sans gaucherie, sans hésitation, carrément offensif. La satisfaction de diriger l’évolution, de corriger les fautes de la dévoilée est non seulement retirée à l’Européenne, mais elle se sent mise en danger sur le plan de la coquetterie, de l’élégance, voire de la concurrence par cette novice muée en professionnelle, catéchumène transformée en propagandiste, la femme algérienne met en question l’Européenne. Cette dernière n’a d’autre ressource que de rejoindre l’Algérien qui avait avec férocité, rejeté les dévoilées dans le camp du mal et de la dépravation. « Décidément, diront les Européennes, ces femmes dévoilées sont tout de même des amorales et des dévergondées. » L’intégration, pour être réussie, semble bien devoir n’être qu’un paternalisme continué, accepté.
  5. Nous mentionnons ici les seules réalités connues de l’ennemi. Nous taisons donc les nouvelles formes d’action adoptées par les femmes dans la Révolution. Depuis 1958, en effet, les tortures infligées aux militantes ont permis à l’occupant de se faire une idée de la stratégie-femme. Aujourd’hui, de nouvelles adaptations ont pris naissance. On comprend donc qu’on les taise.
  6. Froger, l’un des chefs de file colonialiste. Exécuté par un « Fidaï » à la fin de 1956.
  7. La femme, qui, avant la Révolution ne sort jamais de la maison, si elle n’est accompagnée de sa mère, ou de son mari, va se voir confier des missions précises : comme de se rendre d’Oran à Constantine ou Alger. Pendant plusieurs jours, toute seule, transportant des directives d’une importance capitale pour la Révolution, elle prend le train, couche dans une famille inconnue, chez des militants. Il faut là aussi se déplacer en harmonie, car l’ennemi observe les ratés. Mais l’importance ici est que le mari ne fait aucune difficulté pour laisser partir sa femme en mission. Sa fierté, au contraire sera de dire, au retour de l’agent de liaison : « Tu vois, tout s’est bien passé en ton absence. » La vieille jalousie de l’Algérien, sa méfiance « congénitale » ont fondu au contact de la Révolution. Il faut signaler aussi que des militants recherchés se réfugient chez d’autres militants non encore identifiés par l’occupant. Dans ces conditions, pendant toute la journée, c’est la femme, qui, seule avec le réfugié, lui procure la nourriture, la presse, le courrier. A aucun moment, là non plus, n’apparaît une quelconque méfiance ou une crainte. Engagé dans la lutte, le mari ou le père découvre de nouvelles perspectives sur les rapports entre sexes. Le militant découvre la militante et conjointement

Comment Israël tisse sa toile en Afrique

POLITIQUE

Renseignement, écoutes et armement… Comment Israël tisse sa toile en Afrique

Photomontage Jeune Afrique; Luca d’Urbino pour JA © Photomontage Jeune Afrique; Luca d’Urbino pour JA

Implantés de longue date sur le continent, ces sociétés, hommes d’affaires ou consultants israéliens profitent de leurs entrées dans les cercles des pouvoirs locaux pour servir indirectement les intérêts de leur mère patrie. Voyage au cœur d’une diplomatie parallèle aussi florissante qu’opaque.

Début octobre, une délégation militaire soudanaise s’est rendue discrètement en Israël. Pendant deux jours, les officiers – parmi lesquels le lieutenant-général Mirghani Idris Suleiman, qui dirige les systèmes de l’industrie de défense de l’État – se sont entretenus avec leurs homologues israéliens. Une visite qui a fait polémique, car au Soudan, comme dans d’autres pays du continent, le rapprochement et la normalisation des relations avec l’État hébreu font débat.

Si Israël a ouvert sa première représentation diplomatique en Afrique en 1957, au Ghana, ses relations avec le continent se sont surtout développées ces dix dernières années sous l’impulsion de son ancien Premier ministre Benyamin Netanyahou (2009-2020). Sa politique africaine a toutefois oscillé entre volontarisme et hésitation.

Cela c’est passé un 23 octobre 1954

Naissance du Front de Libération Nationale (FLN)

les 6

Lorsque les six se réunirent le 23 octobre 1954 à la Pointe pescade à Alger, au domicile de Mourad Bouchecoura, on était à une semaine du 1er novembre. Le FLN était né. C’était désormais ce sigle qui allait s’imposer à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Pour l’Algérie, sous la conduite du FLN, c’était l’aube de la liberté qui se levait. 

La seule évocation du sigle FLN renvoie automatiquement au déclenchement de la révolution algérienne. Cela dit, si la proclamation est rendue publique le 1er novembre 1954, les préparatifs, quant à eux, ont duré plusieurs mois. Par ailleurs, bien que les partisans de la voie armée aient à transcender des embûches à foison, ils sont parvenus enfin à finaliser leur projet le 23 octobre 1954. Lors de cette réunion, une proclamation et un appel au peuple algérien sont alors rédigés. Mais, pour y parvenir à ce stade, ces animateurs ont dû affronter les deux tendances hostiles du parti, les centralistes (venant du comité central) et les messalistes (se réclamant du président du parti), et échapper, par la même occasion, à la vigilance des autorités coloniales.

D’une façon générale, la crise du PPA-MTLD (Parti du peuple algérien – Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques), le principal parti nationaliste, a atteint son paroxysme après la tenue du congrès du parti en avril 1953. À cette occasion, les proches de Messali furent tout bonnement écartés des postes de responsabilité. Et même le courant activiste n’a pas été non plus épargné. Hormis Ramdane Benabdelmalek qui fut admis, et ce, à titre d’observateur, aucun dirigeant de l’OS (Organisation spéciale) ne fut autorisé à suivre les travaux du congrès.

Cependant, dans les résolutions du congrès, un congrès dominé bien entendu par les partisans du comité central, l’option réformiste a été largement plébiscitée. Du coup, aux relations déjà tendues avec Messali, cette option va aggraver considérablement le conflit opposant le président au comité central. Ainsi, en décembre 1953, Messali Hadj vilipende, dans un message adressé à la base, le virage réformiste opéré par la direction du parti. Cela étant dit, bien que sa conception de la lutte armée consiste uniquement à obliger les autorités coloniales à engager un dialogue avec les dirigeants nationalistes, le président Messali estime que le pas franchi par le comité central est uniment contraire aux principes du parti.

En tout cas, entre ces deux conceptions, une troisième voie ne tarde pas à se manifester. Le 23 mars 1954, un Comité révolutionnaire pour l’unité et l’action (CRUA) voit le jour. Se voulant neutraliste, sa mission consiste à ressouder les rangs du parti. Or, ses membres ne proviennent pas de tous les courants que compte le parti. Bien que Boudiaf et Ben Boulaid ne se réclament pas d’une telle ou telle tendance, Dekhli et Bouchebouba sont liés au comité central. En outre, l’appartenance de Ben Boulaid au comité central et l’aversion de Boudiaf pour les messalistes, on devine aisément que les partisans de Messali ne pouvaient pas se reconnaître dans ce CRUA. D’ailleurs, l’organe de presse de ce dernier, en l’occurrence le patriote, n’est-il pas financé et supervisé par le comité central ?

Quoi qu’il en soit, les deux activistes du CRUA ne tardent pas à s’apercevoir de l’échec inéluctable de leur comité. Ainsi, le 27 juin 1954, à l’insu de Dekhli et Bouchebouba, les activistes réunissent leurs anciens camarades de l’OS à Alger afin de réfléchir sur le passage à l’action directe, seule voie pouvant rassembler le peuple algérien autour de l’idéal indépendantiste. Pour ce faire, le comité des cinq (Ben Boulaid, Ben Mhidi, Bitat, Boudiaf et Didouche), issu de cette réunion, contacte le groupe kabyle en vue renforcer le mouvement naissant. Proche de Messali que du comité central, Krim Belkacem rejoint enfin le comité des cinq, en aout 1954, et ce, après avoir eu la confirmation que le groupe ne roulait pas pour le comité central.

En somme, après plusieurs rencontres, le groupe des six fignole son plan d’action. Réunis pour la dernière fois avant le déclenchement de la lutte armée, le 23 octobre 1954, chez Mourad Boukhechoura, au 24 rue Comte-Guillot, actuellement avenue Bachir Bedidi, ils répartissent ainsi leurs rôles :

– Moustapha Ben Boulaid, chef de la zone I (Aurès),

– Mourad Didouche, chef de la zone II (Constantinois),

– Krim Belkacem, chef de la zone III (Kabylie),

– Rabah Bitat, chef de la zone IV (Algérois),

– Larbi Ben Mhidi, chef de la zone V (Oranie),

– Mohamed Boudiaf, coordinateur national.

Dès le lendemain, après avoir pris une photo souvenir, les six se dispersent. Chaque chef de zone rejoint du coup son poste. Dans la foulée, Mohamed Boudiaf quitte l’Algérie, le 25 octobre 1954, muni des documents adoptés l’avant-veille, en direction du Caire. Sur place, il est accueilli par les membres de la délégation extérieure du MTLD, composée d’Ait Ahmed, Ben Bella et Khider, qui ont soutenu ce projet dès qu’ils en ont eu vent. Enfin, c’est ce groupe des neuf qui proclame, le 1er novembre 1954, la naissance du FLN. 

Les partis politiques à la veille du déclenchement du 1er Novembre 1954

Le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD)

Résurgence du PPA sous une nouvelle étiquette, le MTLD, dont les statuts ont été déposés en novembre 1946, avait pour but de présenter des candidats d’une tendance dont le parti avait été dissous. En effet, après la tentative d’action commune ou de rassemblement entreprise avec Ferhat Abbas au début de 1945, chacun entreprit de restructurer son parti. Face au notable francophile de l’UDMA, parti de cadres, le MTLD mordait fortement sur les masses prolétariennes des villes et éveillait les consciences des paysans par ses thèmes nationalo-révolutionnaires. L’autoritarisme de Messali n’allait pas tarder à faire émerger trois tendances principales qui traduisaient en fait des choix politiques et tactiques. La première tendance, dite des «messalistes»,représentait les inconditionnels de Messali Hadj favorables à une concentration de la direction entre ses mains et à l’idée d’une indépendance par étapes. La seconde tendance, celle des centralistes, plaidait, en revanche, pour une direction collégiale conduite par le comité central du parti. Enfin, une dernière tendance, émanation de l’organisation spéciale qui regroupait les cadres clandestins et optait pour une voie révolutionnaire et préconisait la lutte armée.C’est cette tendance qui constitua le Comité révolutionnaire pour l’unité et l’action (CRUA). Ses membres préconisaient la transformation du MTLD en un véritable parti révolutionnaire et l’entrée dans la clandestinité totale en vue d’une action armée.Le 5 novembre 1954, le MTLD est dissous par le gouvernement de Mendès-France et ses militants incarcérés parce que le pouvoir colonial croyait qu’il était l’initiateur des actions armées du 1erNovembre.

Association des oulémas musulmans d’Algérie

Fondée le 5 mai 1931, l’Association des oulémas musulmans d’Algérie avait à l’origine des préoccupations plutôt religieuses que politiques. Ils prirent position dès 1936 contre Ferhat Abbas qui plaidait la cause de l’assimilation auprès des autorités françaises. En juillet 1955, les oulémas souhaitent la suppression du deuxième collège, la libération des détenus n’ayant pas participé à la préparation de l’insurrection et des élections libres. Leur attitude ne changea qu’à la fin de l’année 1955 et leur président par intérim, Cheikh Larbi Tebessi, multipliera alors les contacts avec le FLN. Et le 7 janvier 1956, désespérant de trouver un écho en France, les oulémas publient un manifeste où ils conviennent qu’«il n’est pas possible de résoudre de façon définitive et pacifique l’affaire algérienne autrement qu’en reconnaissant solennellement, et sans détour, la libre existence de la nation algérienne ainsi que sa personnalité spécifique, son gouvernement national, son assemblée législative souveraine et ce dans le respect des intérêts de tous et la conservation des droits de chacun». A l’indépendance, le triomphe du «parti unique» empêche la reconstitution de l’Association.

Union démocratique du Manifeste algérien

Créé en 1946 par Ferhat Abbas, le nouveau parti va regrouper, outre les principaux rédacteurs du Manifeste de 1943, certains enseignants, un journaliste et des éléments de la bourgeoisie très proches de la France comme le Bachagha Khelladi. La composition sociologique révèle déjà qu’une partie de la classe bourgeoise assimilée balance du côté du nationalisme. L’UDMA conclura un éphémère alliance avec le MTLD de Messali en 1951 qui fut rompue peu de temps après à cause du refus de ce dernier d’engager son parti dans les élections. C’est que Messali Hadj se démarquait déjà par rapport à l’idée de République algérienne fédérée à la France. En décembre 1955, répondant à la demande du FLN de boycotter les institutions coloniales, les élus UDMA démissionnent de leurs postes. Le 30 janvier 1956, les principaux dirigeants de l’UDMA se réunissent en Suisse pour décider de leur ralliement au FLN. Le 22 avril 1956, Ferhat Abbas rejoint officiellement le FLN au Caire.

Parti communiste algérien

Le premier congrès constitutif du Parti communiste Algérie a eu lieu les 17 et 18 octobre 1936 à Alger avec la participation du troisième secrétaire du PCF. Ses premières réactions au déclenchement de la lutte de libération nationale le 1er novembre 1954 portent cette ambivalence, fruit des pressions divergentes de ses adhérents selon leur origine : les Algériens veulent participer à l’action armée et les Européens sont hostiles. En mars 1956, il fonde une organisation militaire qui lui est propre : les combattants de la libération qui ont fini par s’intégrer au FLN. Dissous le 12 septembre 1955, il reconnaît au FLN le rôle dirigeant de la lutte de libération nationale mais refuse de le rejoindre organiquement. Le PCA sera officiellement interdit le 29 novembre 1962.

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Des camps d’entraînement militaire du MAK au Tchad ?

Algérie Résistance

Tchad centres d'entraînement
Un camp militaire français au Tchad. D. R.

Des sources bien informées nous ont fait savoir que des centres d’entraînement militaires secrets ont été ouverts au Tchad pour former les éléments armés du MAK avec le soutien de la France, d’Israël et du Maroc. Ces camps accueillent pas moins de 20 000 hommes. Cette information a été confirmée par les Etats-Unis dont le président Joe Biden a donné son accord pour vendre des armes à l’Algérie dans le cadre de sa lutte contre le terrorisme.

Cette nouvelle trahison a provoqué la colère des autorités algériennes qui ont commencé à travailler rapidement pour modifier l’équilibre des forces militaires dans la région, notamment au nord du Mali. La dureté de la position algérienne vis-à-vis du Maroc, de la France et d’Israël prend donc tout son sens dans cette information ultra-sensible.

Les Américains voient d’un très mauvais œil la politique française et européenne…

Voir l’article original 464 mots de plus

CRACHATS OFFICIELS SUR LE 17 OCTOBRE 1961

CRACHATS OFFICIELS SUR LE 17 OCTOBRE 1961 : LA MÉMOIRE DES ASSASSINS AU PINACLE DE LA RÉPUBLIQUE

Historien de formation, j’écris l’histoire au présent (comme tout le…

Ce 16 et 17 octobre, les plus hautes autorités de l’État ont dit rendre « hommage à la mémoire de toutes les victimes. » Elles ont surtout porté la mémoire de leurs bourreaux en falsifiant l’histoire et en responsabilisant les manifestants du 17 octobre 1961. Cette inversion des responsabilités s’est faite à travers l’invention d’un document légal qui n’a jamais existé, et pour cause les autorités de l’époque avaient parfaitement conscience de l’illégalité d’un couvre-feu adressé uniquement aux « travailleurs musulmans algériens ».

Une  mémoire déconnectée du présent n’a aucun sens. La mémoire est un rapport avec le passé dans le présent. C’est pourquoi la scène du préfet Lallement commémorant le 17 octobre est d’une rare obscénité. Elle montre l’État voulant casser les mémoires, le rapport entre luttes actuelles et passées. Ce préfet qui, plus que tout autre, rappelle Papon, ne peut pas commémorer sans salir.

Photo de la préfecture de police (compte twitter)

Rien ne va dans cette scène. Préfet et policiers, dans une attitude martiale, posent pour les photos et les vidéos institutionnelles. Lallement dépose une gerbe de fleurs qui indique seulement « le préfet de police ». Pas de morts, pas de crimes, pas de coupables, juste une scène muette qui pourrait signifier n’importe quoi. Afin de réaliser cette scène, les associations porteuses de mémoire sont bloquées, la cérémonie officielle leur est interdite ; l’accès au pont depuis lequel, chaque année, les personnes lancent des roses est prohibé.

Cette scène obscène vient parachever l’ignominie du message présidentiel de la veille qui, en rappelant « l’interdiction de manifestation » (du 17 octobre 1961) sans préciser que cette interdiction était illégitime et discriminatoire, fait reposer la responsabilité sur les manifestants qui ont bravé l’interdit. Le communiqué présidentiel va plus loin : il invoque un « décret du 5 octobre » qui n’existe pas. Il y a eu ce communiqué de la préfecture : « Il est conseillé de la façon la plus pressante aux travailleurs musulmans algériens de s’abstenir de circuler la nuit dans les rues de Paris et de la banlieue parisienne, et plus particulièrement de 20 h 30 à 5 h 30 du matin. »

Communiqué de l’Élysée du 16 octobre 2021, capture d’écran

La confusion entre décret et communiqué peut paraître bénigne, elle est gravissime: l’Élysée a donné un atour légal à une décision qui ne l’a jamais été. Un décret relève de la législation quand un communiqué n’est qu’une information, une note de service. Il s’agissait d’une décision prise dans une réunion interministérielle qui, précisément, n’a donné lieu à la publication d’aucun acte légal.

C’est ce que remarquait dès le 31 octobre 1961 le sénateur Abdelkrim Sadi : « À ma connaissance aucune loi, aucun décret, ne fait allusion à cet ordre qui est appliqué uniquement aux gens à peau basanée ou foncée ». Son collègue Youssef Achour précisait : « Le caractère illégal de ces mesures ressort amplement du fait même qu’elles ne résultent pas de textes réglementaires exprès, écrits, mais simplement de “conseils” prodigués ou “consignes impératives” données par l’autorité administrative. » [Journal Officiel, 1er novembre 1961]. 

Macron a soigneusement évité d’émettre le moindre mot qui dise la vérité sur ce massacre, c’est-à-dire qu’il s’agit d’un crime d’État perpétré par la police sous les ordres du préfet Papon, à qui le ministre de l’Intérieur, Roger Frey, avait donné toute latitude pour réprimer. Et ce “dur” Frey a été placé là par le premier Ministre, Michel Debré avec l’aval de De Gaulle.

Capture d’écran, « Maurice Papon, itinéraire d’un homme d’ordre« , Documentaire d’Emmanuel Hamon

Voilà tout ce que n’a pas dit Macron qui a donné libre cours à la police pour organiser une cérémonie, véritable crachat à la figure des victimes et leurs descendants. De plus, il a falsifié l’histoire en inventant un document. Cette distorsion n’est pas anodine : elle cherche à donner un caractère légal au couvre-feu raciste qui a motivé la manifestation du 17 octobre 1961. Or, cette falsification est le fait du gouvernement qui a le plus violemment réprimé des manifestations depuis la guerre d’Algérie. En ce sens, il est porteur d’une mémoire, celle des assassins.

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Ajout (19 octobre, 15h) Suite à mes questions, l’historienne Sylvie Thénault a publié sur son compte Facebook le fameux communiqué du 5 octobre 1961 (Photo du Monde, 6 octobre 1961, dernière page):

l’ambassadeur d’Algérie à Paris relance la polémique.

Alors que les tensions franco-algériennes semblaient se tasser après une première semaine d’octobre particulièrement tendue, l’ambassadeur d’Algérie à Paris a relancé la polémique entre les deux pays.

Le 10 octobre, le président Abdelmadjid Tebboune n’a pas usé du ton ferme utilisé contre le Maroc et n’a conditionné le retour de l’ambassadeur à Paris que par le « respect de l’Algérie » et de « l’État algérien » par la France.

Mais voilà que trois jours après ces propos plutôt apaisants du président Tebboune l’ambassadeur d’Algérie à Paris relance la polémique. Mercredi 13 octobre, il s’est exprimé sur la diaspora qui se retrouve prise en tenaille dans les conflits interminables entre Paris et Alger. Clairement, Mohamed Antar Daoud a lancé un appel aux Franco-algériens pour peser dans la politique des deux pays.

« Il est inadmissible que l’Algérie, qui possède la plus grande communauté étrangère en France avec 18 consulats, ne puisse pas constituer un levier de commande pour intervenir non seulement dans la politique algérienne, mais (aussi) au niveau de la politique française », a-t-il dit.

Relance de la polémique…

Sans tarder, plusieurs personnalités politiques françaises se sont emparées des propos de Mohamed Antar Daoud, dans un contexte électoral dominé par les débats sur l’immigration, particulièrement maghrébine, et la place de l’islam en France.

Jordan Bardella, président par intérim du Front National, le parti fondé par Jean-Marie Le Pen, en a profité pour s’attaquer à l’Algérie. « L’ambassadeur d’Algérie appelle la communauté algérienne à faire levier pour « intervenir dans la politique française », a-t-il dénoncé sur Twitter. Avec ses génuflexions permanentes, Emmanuel Macron a fait de la France un paillasson. Nous la ferons respecter face à ce pouvoir algérien corrompu et arrogant ! 

Lydia Guirous n’a pas mâché ses mots, en qualifiant les propos de l’ambassadeur algérien de « sournois et dangereux à plusieurs égards. ». Née en Algérie, cette ancienne porte-parole du parti Les Républicains (droite) estime sur Sud Radio que l’appel lancé par Mohamed Antar Daoud à la diaspora, est un « carburant pour le vote d’extrême-droite surtout dans un contexte de pré-campagne présidentielle tendue. Sans doute à dessein d’ailleurs. »

Les propos de Mohamed Antar Daoud ont également suscité des commentaires dans les médias français. Le site Atlantico a jugé par exemple « très indécents » les propos de l’ambassadeur algérien en France.

Les harragasAlgériens

  • Les harragas Algériens

Des Algériens, principalement des jeunes hommes, tentent de quitter leur pays, sans passeport ni visa, sur des barques, au péril de leur vie. En dialecte maghrébin, on nomme ces candidats à l’émigration harraga (les “brûleurs”), car ils “brûlent” les frontières et les étapes nécessaires à une migration légale. En outre, s’ils arrivent en Europe, ils détruisent, ils “brûlent” leurs papiers d’identité pour tenter d’échapper à l’expulsion  des années 1980 et ceux qui ont rejoint les groupes islamistes armés durant le conflit des années 1990, les harraga sont érigés au rang de figure symbolisant le désespoir de la jeunesse algérienne durant les années 2000. Ils sont invoqués comme preuve ultime des dysfonctionnements qui touchent le pays.

Établie en Algérie entre janvier et juillet 2011, alors que les soulèvements battaient leur plein dans le monde arabe, nous menions une étude de terrain concernant la portée de ce phénomène migratoire sur la société que les harraga tentent désespérément de quitter. Le déséquilibre constaté par Abdelmalek Sayad entre la littérature sur l’émigration et celle sur l’immigration inspirait ces recherches. Dans un article qui avait pour titre “Le phénomène migratoire : une relation de domination” il décrivait une littérature sur l’émigration défaillante et subordonnée à la littérature sur l’immigration et appelait au développement d’une science de l’émigration qui serait une science de l’absence et des absents  C’est afin d’y contribuer que nous avons entrepris une série d’entretiens semi-directifs dans deux régions particulièrement touchées par les départs des harraga : la région d’Oran dans l’Ouest algérien et celle d’Annaba dans l’Est.

Une grande partie de ces entretiens fut menée auprès de candidats à el-harga ayant fait d’une à quatre tentatives de départ s’étant soldées par des échecs. Menés en dialecte à l’aide d’une grille d’entretien souple, ces interviews firent une place importante à l’analyse de la situation politique en Algérie et dans les pays proches touchés par les révoltes arabes (particulièrement la Tunisie, l’Égypte et la Libye). Ce déplacement spontané des thématiques de l’entretien était le résultat de deux dynamiques: d’une part, les événements en cours avaient une importance majeure et recevaient un traitement médiatique très intense ; d’autre part, l’Algérie était concernée.

Du 3 au 6 janvier 2011 le pays fut touché par des émeutes de très grande ampleur et divers partis politiques et organisations tels que la Coordination nationale pour le changement et la démocratie (cncd) appelaient le peuple algérien à manifester En outre, la thèse de la “contagion” et le supposé “effet domino” dominaient les analyses sur les soulèvements dans le monde arabe. Les articles se multipliaient dans la presse et les commentateurs se succédaient sur les plateaux de télévision glosant sur la probabilité que l’Algérie soit “la prochaine sur la liste”. Les similarités entre la situation algérienne et celle des pays voisins touchés par les soulèvements étaient mises en exergue : une population jeune, un taux de chômage élevé, une inflation conjuguée à une stagnation des salaires, le caractère non démocratique des institutions politiques, la corruption, etc. Aussi, lors de nos entretiens, les harraga commentaient-ils, sans y avoir été explicitement invités, la situation politique et le cours des événements dans les pays touchés par les soulèvements, le cours que prenaient ces entretiens inspirant de nouvelles interrogations. Pourquoi ces jeunes urbains qui se sentaient marginalisés souhaitaient-ils entreprendre une aventure migratoire aussi risquée plutôt que de demeurer en Algérie, manifester et protester afin de changer la situation dans le pays ? C’est à cette question que la présente contribution sera consacrée.

Afin de penser la relation entre action protestataire et émigration, cette contribution s’appuie sur le cadre théorique introduit par Albert Hirschman dans Exit, voice et loyalty : responses to decline in firms, organizations, and states Dans cet essai, A. Hirschman suggère une typologie des réactions individuelles au mécontentement et une analyse des processus de “redressement” dans les entreprises, les organisations et les États. Son modèle est fondé sur trois concepts-clés (exitvoice et loyalty) et leurs interactions. L’adoption de la terminologie en anglais dans cette contribution en français est volontaire, malgré les habitudes de la revue qui la publie.

En français, l’essai d’Albert Hirschman fut publié sous trois titres différents. Il parut une première fois en 1972 sous le titre Face au déclin des entreprises et des institutions, puis en 1995 sous le titre Défection et prise de parole, et enfin en 2011, dans une version intitulée Exit, voice, loyalty défection et prise de parole. Cette multiplicité des titres reflète la difficulté de trouver une traduction satisfaisante aux concepts phares d’Hirschman. L’usage du terme “défection” comme traduction d’exit est critiquable. En effet, le terme “défection” semble négativement connoté et synonyme d’“abandon” et de “désertion”. Ce travail s’inscrit au plus près du texte original en se référant à l’exitDe même, il se réfèrera à la loyalty ou loyauté et non “loyalisme”, et à voice au lieu de “prise de parole”. Ce choix est d’autant plus justifié que le succès international de ce modèle a rendu célèbre les concepts d’Albert Hirschman, en anglais dans le texte. Ainsi, de nombreux auteurs adoptent les dénominations en anglais dans des textes écrits en français 

Ce modèle, qu’il est possible d’énoncer en quelques mots et que son auteur prétend applicable à de multiples phénomènes sociaux, politiques et économiques, peut susciter des réticences. Sa volonté de parcimonie peut éveiller le soupçon. Cependant, l’examen attentif de l’œuvre d’Albert Hirschman ainsi que l’exploration des travaux qui mobilisent le modèle evl dans le cadre d’analyses de phénomènes migratoires révèle sa complexité, sa fécondité et sa pertinence dans les études migratoires. Albert Hirschman lui-même a publié en 1993 un article où il mobilise et révise le modèle evl afin d’analyser les interactions entre émigration et protestation en Allemagne de l’Est entre 1949 et 1989 Bien des études sur les migrations ont mobilisé le modèle evl. Il est possible de citer les recherches menées par Marian Adnanes sur l’émigration et la participation politique des étudiants en Bulgarie durant les années 1990 Autre exemple : Victor Pereira, dans ses travaux de thèse et les publications qui en sont issues, analyse la réponse de l’État portugais à l’émigration massive vers la France entre 1958 et 1974 à l’aune du modèle evl 

Le modèle d’Albert Hirschman repose sur une idée simple : qu’il soit client d’une entreprise, membre d’une organisation ou citoyen d’un État, l’individu a deux options principales en cas de mécontentement. Il peut choisir l’option exit (cesser d’acheter le produit qui l’insatisfait, résilier sa carte de membre de l’organisation qui le mécontente ou émigrer de l’État où la situation socioéconomique ou politique se dégrade) ou l’option voice (protester). Le modèle evl se situe dans le cadre de la théorie du choix rationnel. Confronté au choix entre exit et voice, « chaque individu pèse (calcule, évalue) les avantages (gains) et les inconvénients (coûts) de ses conduites et choisit la plus intéressante (gratifiante, facile, efficace) pour lui, étant donnée l’idée qu’il se fait de son intérêt personnel) » 

Le mécontentement des jeunes harraga

Selon Albert Hirschman, les options exit et voice sont toutes deux des réactions au mécontentement. Il convient donc d’interroger dans un premier temps l’origine de ce mécontentement. Lors des entretiens il était demandé aux harraga de décrire leur quotidien. Ce qui prédominait alors était leur impression de “mal-vivre”. La “mal-vie”, dite en français, est une expression très utilisée en dialecte algérien. La “mal-vie” est d’abord économique, elle est due à la précarité des emplois et à la faiblesse des salaires.

La quasi-totalité des harraga n’avait pas de travail formel au moment des entretiens. La plupart disaient qu’ils “naviguaient”, expression qui désigne une forme de débrouille, un revenu faible et l’absence de stabilité. Ils sont vendeurs à l’étalage, boulangers, pêcheurs ou chômeurs. La faible visibilité qu’ils ont de leur avenir financier, l’absence de revenu en cas de maladie ou en cas de saisie de leur marchandise dans le cadre de la lutte contre le commerce informel contribuent à leur mal-être. Mohammed a fait une tentative de départ au moment de l’entretien et économise pour une seconde tentative : « J’ai 23 ans et je n’ai rien. Je suis vendeur de cigarettes à l’étalage. Je travaille au jour le jour. Parfois, on [les policiers] m’arrête et on me confisque tout. Il y a des bonnes journées, mais je ne peux pas me faire un avenir comme ça. L’essentiel, c’est de partir ». Ali a le même âge. Il est coiffeur. Lorsqu’il parle de la vie, il déclare : « Tu travailles, tu manges et tu bois. Tu n’as pas d’avenir ». Toutes leurs journées se ressemblent : un quotidien sans loisirs et un avenir sans perspective.

Cette situation est d’autant plus difficile à vivre que l’ordre socio-économique apparaît illégitime et la réussite déconnectée de l’effort. Sofiane, 30 ans, est d’autant plus frustré que ce qu’il désire ne lui semble pas déraisonnable : « Je veux un travail ; ça changerait tout. Je dirai merci mon Dieu. Je me marierai. Je me construirai une vie comme mes parents l’ont fait avant moi. Mais, eux, ils ne te laissent pas  Si je reste à attendre, je n’aurai rien. Je perdrai ma vie, comme ça… Ils parlent de pré-emplois, d’emplois jeunes, mais en réalité, pour les obtenir il faut payer des bakchichs ou connaître une personne bien placée. Dans ce pays on ajoute de l’eau à la mer, on ne donne qu’à ceux qui ont déjà. Nous, on ne nous donne rien. Aujourd’hui, si je veux travailler comme agent de sécurité, disons dans un dépôt ou n’importe quelle entreprise, je donne mon cv […]. La personne chargée du recrutement m’appelle et me dit de me présenter. Quand je me présente, il m’attend à l’extérieur et me dit : “Tu me donnes 70 000 dinars [environ 700 €] et le poste est pour toi, mon ami”. Comment ils osent te demander de l’argent alors que tu veux travailler ? ».

Ainsi, cette “mal-vie” due à la précarité de leur situation économique est à lier à un profond sentiment d’injustice. Ils ont la conviction que les richesses du pays sont confisquées et qu’ils ne pourront jamais y avoir accès. Les harraga affirment qu’il est impossible de réussir sans argent, car celui-ci permet de corrompre, et sans réseau à mobiliser. Ils ne voient pas d’amélioration possible de leur situation, quels que soient leurs efforts. Ils insistent sur l’incapacité à obtenir leur dû et l’injustice qui règne dans le pays. Larbi, 24 ans, a fait deux tentatives de départ en barque en 2010. Il déclare ne rien comprendre à son pays, où la loi ne s’applique qu’aux pauvres et aux faibles. Ali, 23 ans, a ainsi confié : « J’aime mon pays, c’est mon pays qui m’aime pas ».

Il existe une expression en dialecte, hogra, qui revient souvent lors des entretiens. Ce terme, qui signifie littéralement “mépris”, a un sens bien plus vaste et désigne un abus de pouvoir qui crée un sentiment de frustration et d’impuissance chez celui qui le subit. Souvent synonyme d’injustice et d’impunité, hogra désigne également le mépris des dirigeants pour leur peuple. Les harraga dénoncent la collusion entre élites économiques et élites politiques. Ils décrivent, dans leur ensemble, un système économique et politique illégitime et non méritocratique (certains interviewés ont qualifié le système algérien de “médiocratie”et de “voyoucratie”). Les dirigeants sont d’autant moins légitimes que certains interviewés avaient l’impression que quelques-uns de ces dirigeants fuyaient le système qu’ils avaient mis en place, évitant ainsi les dysfonctionnements qu’eux-mêmes font perdurer dans les établissements scolaires et dans les hôpitaux publics algériens en envoyant leur famille s’instruire et se soigner en Europe. Larbi a ainsi déclaré qu’il ne souhaitait pas grand-chose, qu’il se contenterait des « miettes » de ce que les dirigeants donnent à leurs enfants.

Interrogeons d’abord les moyens institutionnels de protester et d’exprimer son désaccord en politique, tels que le vote ou encore les manifestations. Le premier élément qui revient dans les entretiens est un désamour et une méfiance face à la sphère politique. Les hommes politiques et les partis sont décrits comme « tous faux » par Ali, qui dit ne faire confiance à personne. Aucune figure politique inspirant de la confiance n’est apparue durant les entretiens. Le président Abdelaziz Bouteflika n’est pas tenu pour responsable de la situation du pays, mais il est présenté comme un homme manipulé par son entourage et qui ignore la situation dans laquelle se trouve l’Algérie.

Les harraga ont exprimé un désintérêt pour la vie politique et les échéances électorales, car, pour eux, cela n’aurait aucune utilité. Aucun des harraga interviewés n’avait de carte électorale ni l’intention de s’en procurer une. Ce désintérêt se retrouve à l’échelle de la population du pays. Un sondage effectué au printemps 2011 par le Centre arabe de recherche et d’études politiques dans 12 pays arabes révèle que seuls 2 % des Algériens se disent “très intéressés” et 16 % “intéressés” par la vie politique de leur pays, contre 15 % et 25 % en moyenne pour les 12 pays arabes de l’enquête confondus Ce désintérêt s’explique par la conviction que la participation politique est inutile. Ainsi, lorsque El-Hadj, 26 ans, candidat à el-harga, est interrogé sur le vote, il déclare : « On s’en tire pas avec eux [les hommes politiques algériens]. C’est à plus rien y comprendre. C’est de véritables poulpes. C’est même des requins. Un requin il mange tout et ne laisse rien. C’est trop. Je n’ai jamais voté et ne voterai jamais, wallah  ! Je préfère voter pour un mouton, au moins il a de la viande à offrir. Notre pays a du potentiel. On devrait vivre la belle vie. On a du pétrole et du gaz. Où sont-ils ? ».

L’histoire politique de l’Algérie indépendante explique ce désintérêt. À défaut de pouvoir fournir une analyse complète dans le cadre de la présente contribution  il est possible de citer quelques exemples significatifs de l’ineffectivité du vote pour signifier le désaccord avec le gouvernement en place et provoquer une alternance au pouvoir. En octobre 1988, des émeutes ont marqué un point de rupture dans le système politique algérien jusqu’alors régime de parti unique. La Constitution de 1989 a introduit le multipartisme et a libéralisé l’espace politique. Cependant, à la suite du premier tour des premières élections législatives libres de l’histoire algérienne remportées par le Front islamique du salut (fis)  le processus législatif est interrompu par l’armée. La libéralisation politique de 1989 à 1992 n’a pas permis l’émergence d’un régime démocratique où le pouvoir politique peut changer de mains. À la suite de cette interruption, les Algériens ont été pris au milieu d’un conflit qui opposa des groupes islamistes à l’armée et aux forces de sécurité durant près d’une décennie. Les soupçons de scrutins truqués ternissent également l’image du vote. À titre d’exemple, lors de l’élection présidentielle de 1999, six des sept candidats (autrement dit, tous les candidats à l’exception du président-candidat Abdelaziz Bouteflika) ont retiré leur candidature la veille du scrutin, arguant que le processus électoral était truqué.

Ainsi, l’option voice par le vote est discréditée en Algérie. Voice étant une modalité de réaction graduelle, elle peut prendre d’autres formes que le vote : manifestation, sit-in, etc. Cependant, en 1992, à la suite de l’interruption du processus des élections législatives, l’état d’urgence a été instauré en Algérie par décret présidentiel, interdisant marches et manifestations publiques. Conséquence directe des “soulèvements arabes”, et par peur d’une “contagion”, l’état d’urgence a été levé en février 2011. Cependant cette levée est incomplète, car elle ne concerne pas la wilaya  d’Alger où les marches et les manifestations restent interdites. Les dispositifs policiers mis en place afin de disperser les manifestants étaient tels au cours du premier semestre de l’année 2011 qu’“Alger la blanche” fut ironiquement surnommée par le génie populaire “Alger la bleue”, faisant allusion à la couleur de l’uniforme des policiers.

Voice existe donc presque exclusivement sous la forme d’émeutes et de révoltes. Protestations violentes et spontanées, les émeutes sont dues à l’insatisfaction et à la frustration. Elles émergent, car il y a peu de moyens de canaliser l’opposition au régime. Ces émeutes, très nombreuses, sont des émeutes de quartier et ne se muent pas en mouvement national durable. Larbi y a participé pour défendre ses droits, dit-il, mais il ne pense pas que cela ait servi à quoi que ce soit. Il a été violenté et arrêté. Il a passé deux jours en prison. Ali se dit, quant à lui, « toujours prêt à jeter des pierres sur des policiers » et affirme s’en moquer si l’Algérie entière venait à être en feu. La plupart des jeunes interrogés ont cependant estimé que les révoltes ne pouvaient contribuer à améliorer la situation du pays. Pourtant, ils se sont tous déclarés admiratifs des manifestations en Tunisie et en Égypte ainsi que de leurs peuples qui se battent pour leurs droits. À l’exception d’Ali, ils estiment paradoxalement que des événements d’une telle ampleur ne sont pas souhaitables et qu’ils ne sauraient apporter un changement positif. L’option voice ne peut donc émerger car ces jeunes harraga ne croient pas à une amélioration possible de la situation.

El-harga : un exit

La seconde option qui s’offre à l’individu est l’exit : l’émigration. L’émigration est l’unique voie active pour les citoyens d’un État dont le système politique manque de crédibilité et de légitimité. L’exit est la seule option active quand les citoyens ne croient plus en une amélioration de la situation socioéconomique et politique. Pourtant, l’émigration est coûteuse. « L’émigrant qui quitte son pays doit prendre une décision difficile, il lui en coûte d’avoir à briser des liens affectifs puissants ; il lui en coûte à nouveau de s’insérer et de se faire une place dans un cadre qui lui est étranger », affirme Albert Hirschman 

Le sondage effectué par le Centre arabe de recherche et d’études politiques révèle que 26 % des Algériens désirent émigrer S’ils ne sont pas plus nombreux à concrétiser leur projet, c’est que l’exit est coûteux. Il est difficile d’émigrer au départ de l’Algérie, car il y a un épuisement des filières d’émigration traditionnelles. L’émigration algérienne fut historiquement une migration de travail. Or, les pays “occidentaux” ont progressivement cessé de faire appel massivement aux travailleurs étrangers. À titre d’exemple, la France, principale destination des flux migratoires en provenance d’Algérie, a, dès 1973-1974, suspendu l’entrée des travailleurs étrangers permanents. L’émigration s’est alors féminisée et a continué par le biais du regroupement familial, une filière qui s’est progressivement épuisée : d’une part, les procédures se sont complexifiées et, d’autre part, il y a moins d’hommes algériens isolés dans les pays de destination, la solution faisant appel à une stratégie matrimoniale restant peu mobilisée. La majorité des enfants d’immigrés algériens n’optent pas pour un mariage “au pays”. En effet, selon Ali Bensaâd, la majorité des enfants d’immigrés algériens n’optent pas pour des stratégies matrimoniales communautaires. Plus de la moitié des hommes et un tiers des femmes algériennes épousent un non-Maghrébin. Par ailleurs, parmi les Algériens qui épousent un Maghrébin (et non exclusivement un Algérien), beaucoup choisissent un Maghrébin déjà établi en France 

22Quant aux stratégies de migrations irrégulières, elles impliquent une prise de risque croissante, augmentant le coût de l’exit. À partir des années 1980, les pays d’immigration ont “dénationalisé” leur politique migratoire afin de créer des zones tampons et de décourager les migrations. Virginie Guiraudon et Christian Joppke résument cette dénationalisation à travers trois mouvements : out (responsabilisation des acteurs privés tels que les compagnies de transport maritime), down (délégation de certaines responsabilités aux instances locales et régionales) et up (coopération transnationale parmi les pays d’immigration — européanisation de la politique migratoire — et accords bilatéraux et multilatéraux avec les pays de transit et les pays de départ) 

Ces mesures ont certes découragé une partie des candidats au départ, mais ont également contribué à accroître la dangerosité des stratégies et les itinéraires migratoires. Ainsi l’européanisation et le durcissement des procédures d’obtention de visas de court séjour ont-ils accru la prise de risque nécessaire au départ. L’une des stratégies migratoires irrégulières les moins coûteuses consiste à obtenir un visa de court séjour et à détourner l’objet de ce visa une fois arrivé en Europe en tentant de s’établir et d’obtenir une carte de séjour. Cette stratégie est moins coûteuse et moins risquée qu’un départ en barque. Si les immigrés illégaux vivent dans la précarité et risquent l’arrestation et l’expulsion, ils ne mettent pas pour autant leur vie en danger durant le voyage.

Cependant, il est très difficile d’obtenir un visa de court séjour. En effet, parallèlement au processus de communautarisation des procédures d’obtention de visa de courte durée, les entraves à la liberté de circulation entre l’Algérie et les pays européens se sont multipliées. Les pays de l’espace Schengen harmonisent les procédures d’octroi et de refus de visa et instituent une liste de pays dont les citoyens ont besoin d’un visa pour un séjour inférieur à trois mois. Didier Bigo note que « l’octroi du visa individuel est à cet égard une exception à l’exception (et c’est pourquoi elle obéit à une logique de “rareté” dans l’esprit de ceux qui les délivrent). C’est un rétablissement de la confiance dans l’individu après l’épreuve du soupçon porté sur un ensemble national » Or, les jeunes hommes célibataires n’ayant ni une situation économique stable ni un revenu conséquent se voient refuser un visa car ils représentent selon les services consulaires « un risque migratoire »  Ils sont nombreux parmi les harraga auprès desquels les entretiens furent menés à n’avoir fait aucune demande de visa préalablement à leur départ en barque, certains que celle-ci serait refusée.

Par ailleurs, si les fouilles dans les ports marchands ont contribué à la baisse du nombre de candidats à l’émigration qui tentent de s’introduire à bord d’un navire, elles ont amplifié les départs en barque qui exposent les migrants de façon plus aiguë aux dangers de la mer. À ce titre, notons que les départs en barque à partir de l’Algérie sont un phénomène récent. Les passages par voie maritime de migrants illégaux vers l’Europe se faisaient du Maroc vers l’Espagne et de la Libye et de la Tunisie vers l’Italie. Ces pays ayant renforcé la surveillance de leurs frontières, au titre du troisième mouvement décrit par Virginie Guiraudon et Christian Joppke (out), les Algériens sont amenés à prendre de plus en plus de risques en partant depuis l’Algérie 

Ils partent de nuit à partir de petites plages isolées. Ils peuvent être une vingtaine sur un Zodiac ou un boti (un bateau de pêche mesurant de 4 à 6 mètres), le nombre de personnes dépendant des ressources de ceux qui partent. En effet, les candidats au départ se cotisent afin de se procurer le nécessaire : barque, moteur, bougies de rechange, boussole et/ou gps, bidons d’essence et parfois, mais rarement, des gilets de sauvetage. Une fois le matériel réuni et dans l’attente d’une nuit où la mer soit calme, les harraga doivent également payer une personne résidant près de la plage à partir de laquelle est prévu le départ pour qu’elle cache et surveille le matériel souvent enterré dans le sable. La plupart ont participé aux frais à hauteur de 60 000 à 80 000 dinars Accompagnés par ce qu’ils nomment un “guide”, ils tentent de traverser la Méditerranée.

La grande majorité des harraga rencontrés sur le terrain ne font pas appel à un “passeur” au sens strict du terme. Le “guide” est un individu qui connaît la mer et qui se pense apte à faire arriver une barque à destination. Son objectif n’est pas de s’enrichir, mais de quitter le pays, comme les autres harraga. Son rôle particulier l’exonère de toute participation financière. Ils entrent en contact les uns avec les autres le plus souvent par le biais du bouche à oreille. Il n’est pas rare que le groupe qui part soit composé en majorité de personnes vivant dans un même quartier. Il existe également des cafés qui servent de lieu de rencontre. C’est le cas, par exemple, d’un café surnommé “café des harraga” à Aïn el-Turck, une commune de la wilaya d’Oran.

L’implication des harraga dans l’organisation de la traversée est très variable. Certains sont impliqués dans l’organisation et l’achat du moteur, d’autres sont contactés une fois que le projet est à une étape avancée afin d’y contribuer financièrement et de permettre l’achat de l’équipement manquant. Les modalités spécifiques de rencontre des harraga dans des lieux réservés aux hommes, tels que les cafés (les femmes ne fréquentent pas les cafés en Algérie), contribuent à expliquer la rareté des femmes parmi les candidats au départ. Nous n’avons rencontré que deux femmes qui tentaient toutes deux de partir suite à un événement spécifique et qui avaient des problèmes familiaux. La première, célibataire, avait 16 ans et était enceinte ; les parents de la seconde souhaitaient la marier malgré son opposition. Le « harag-type » est un jeune homme qui a fini ses études secondaires, célibataire et chômeur 

La traversée est risquée. Sofiane a déclaré au cours de l’entretien : « Je risque ma vie, je ne suis pas un simple voyageur. Je pars sur une barque de 4 m 90 à 11 heures du soir. C’est un risque. Juste avant le départ, on a fait la prière du Maghreb tous ensemble, pour que Dieu nous protège. Puis on a démarré. Durant la première demi-heure, personne n’a parlé, personne n’a fumé ». Afin de contrôler leur peur au moment du départ, certains harraga ont révélé qu’eux-mêmes ou une personne partie avec eux avaient consommé de la drogue avant le départ. Ils parlent d’une « petite pilule bleue » qu’ils nomment « mademoiselle courage » : du xanax. C’est le cas d’Ali, qui a fait trois tentatives de départ ayant toutes échoué. La première, en octobre 2009, a échoué d’emblée car deux individus n’ayant pas contribué financièrement ont tenté de s’imposer à la dernière minute, ce qui a déclenché une bagarre et le retournement de la barque dès les premiers mètres. Ali est tombé dans l’eau tout habillé, et la lourdeur de ses habits mouillés ainsi que les anxiolytiques qu’il avait ingérés ont rendu la nage très difficile. Il a été aidé par ses camarades. C’est pourquoi, pour son second départ, en novembre 2010, il est parti habillé en short et en T-shirt. Il dit avoir fait le tour de Mostaganem (ville où il réside, située à 70 km d’Oran) sans succès pour trouver « mademoiselle courage ».

Les risques de la traversée sont tellement connus qu’un proverbe circule dans la société algérienne à cet égard : « Qu’un poisson me mange plutôt qu’un ver »  La possibilité de mourir en mer — de se faire manger par des poissons — est donc connue, mais c’est mieux que de rester dans le pays, d’y mourir et de se faire manger par les vers.

Les échecs sont nombreux. Il y a ceux qui disparaissent en mer et ceux qui sont arrêtés. En 2009 le gouvernement algérien a introduit le délit d’« émigration illégale » qui prévoit des sanctions : de deux à six mois de prison et de 20 000 à 60 000 dinars d’amende  Par ailleurs, en 2007, le cheikh Abou Abdessalam, alors président de la commission nationale des fatwa du ministère des Affaires religieuses, a déclaré qu’el-harga était un pêché religieux (haram), car cette stratégie migratoire est assimilable à une forme de suicide. Aussi la plupart des partants sont-ils arrêtés dans les eaux territoriales espagnoles et emmenés dans un centre de rétention avant d’être expulsés. Ce fut le cas pour Ali lors de ses deux dernières tentatives. Malgré les risques de la traversée et les échecs, ils sont nombreux à souhaiter tenter de quitter l’Algérie une nouvelle fois en barque.

Il semble également nécessaire de mentionner que les bénéfices attendus par cette aventure migratoire ne sont pas surestimés. L’Europe n’a pas été présentée comme un Éden. Certes, au cours de l’entretien la plupart de jeunes harraga mentionnent des exemples de « fin heureuse », un ami ou une connaissance parvenu à s’établir en Europe et à régulariser sa situation, parfois même à se marier et qui revient régulièrement au pays rendre visite à sa famille. Pourtant, la croyance en un Eldorado n’est pas très répandue. Beaucoup de migrants n’ont pas de destination fixe : « Peu importe, là où j’arrive à me faire ma place ; à l’endroit où j’obtiens un travail, je resterai », confie Sofiane lorsqu’on lui demande sa destination.

Les abus auxquels les immigrés peuvent être confrontés sont également connus. Brahim, 28 ans, déclare : « On ne trouve pas facilement du travail là-bas non plus. Il y a de la souffrance, il y a de la misère. Il peut t’arriver de dormir dehors. Mais avec de la chance tu peux trouver du travail. Là-bas, ça les arrange qu’une personne travaille au noir : il n’y a pas besoin de payer l’assurance et les charges. On ne nous paie pas comme on paie un travailleur régulier non plus, on nous paie demi-tarif. Ça les arrange [il rit] ». La crise économique, la baisse du pouvoir d’achat et la montée du chômage ayant occupé une bonne partie du paysage audiovisuel français, suivi de près en Algérie, la réalité économique et sociale des pays d’accueil est connue par la plupart des harraga. La France ou l’Europe ne sont pas associées à la “facilité” ou au “paradis”. Au cours des entretiens, ces jeunes aspirant à émigrer ont insisté sur la nécessité de travailler dur pour s’y faire sa place, sur les difficultés économiques de ces pays, sur l’isolement que représente l’immigration et sur le racisme qu’on peut subir : « Je vis en France là où on me dit “sale Arabe” ; je vis à l’étranger, pas qu’en France, partout, et je les laisse m’insulter “sale Arabe” plutôt que de rester ici ». Le témoignage de Malek, 23 ans, révèle que la motivation de départ n’est pas principalement suscitée par ce qu’il pense trouver de l’autre côté de la Méditerranée, mais par ce qu’il désire quitter en Algérie.

Conclusion

El-harga est un exit, au sens d’Albert Hirschman. Il s’agit d’une manifestation du mécontentement de jeunes Algériens qui se sentent laissés-pour-compte et méprisés. C’est une stratégie active destinée à faire face à une situation difficile dans laquelle “mal-vie” et hogra les empêchent d’envisager un avenir. S’ils ne choisissent pas l’option voice (contestation), modalité de réaction privilégiée dans la sphère politique selon Albert Hirschman, c’est qu’ils ne croient pas en une amélioration de la situation socioéconomique et politique du pays. Les voies de contestation institutionnelles telles que le vote ont été décrédibilisées. Les manifestations sont empêchées. Les émeutes, nombreuses, ne prennent pas l’ampleur nécessaire à la déstabilisation du système. Ils souhaitent quitter le pays mais les frontières sont fermées. Ce n’est pas parce qu’ils ignorent les risques de la traversée qu’ils tentent de partir en barque au milieu de la nuit. Ce n’est pas non plus pour atteindre un paradis. Ils prennent le risque de cette traversée afin de tenter de vivre, au lieu de simplement survivre, au jour le jour, dans l’ennui et sans perspectives.

Nourris par les histoires de ceux qui sont arrivés à se faire une situation en Europe, ils tentent de “brûler” les frontières. Ils sont nombreux à ne pas vouloir abandonner ce projet. Après plusieurs tentatives vaines, des milliers de dinars dépensés et des amis perdus en mer, ils se disent prêts à partir s’il le faut en barque. Bien que décrite originellement par Albert Hirschman comme une modalité de réaction silencieuse, apolitique et une expression minimale de dissension, l’option exit est une option politique Émigrer, c’est « voter avec les pieds », comme le concédera le même auteur dans un article ultérieur 

1Des Algériens, principalement des jeunes hommes, tentent de quitter leur pays, sans passeport ni visa, sur des barques, au péril de leur vie. En dialecte maghrébin, on nomme ces candidats à l’émigration harraga[2][2]Harraga est le pluriel de harag, qui signifie “brûleur”. (les “brûleurs”), car ils “brûlent” [3][3]Le verbe brûler est ici utilisé dans un sens figuré similaire à… les frontières et les étapes nécessaires à une migration légale. En outre, s’ils arrivent en Europe, ils détruisent, ils “brûlent” leurs papiers d’identité pour tenter d’échapper à l’expulsion [4][4]Pour une analyse étymologique plus détaillée du terme harraga,…. Après les hittistes[5][5]Hittiste est un nom masculin dérivé de hit qui signifie en… des années 1980 et ceux qui ont rejoint les groupes islamistes armés durant le conflit des années 1990, les harraga sont érigés au rang de figure symbolisant le désespoir de la jeunesse algérienne durant les années 2000. Ils sont invoqués comme preuve ultime des dysfonctionnements qui touchent le pays.

2Établie en Algérie entre janvier et juillet 2011, alors que les soulèvements battaient leur plein dans le monde arabe, nous menions une étude de terrain concernant la portée de ce phénomène migratoire sur la société que les harraga tentent désespérément de quitter. Le déséquilibre constaté par Abdelmalek Sayad entre la littérature sur l’émigration et celle sur l’immigration inspirait ces recherches. Dans un article qui avait pour titre “Le phénomène migratoire : une relation de domination” il décrivait une littérature sur l’émigration défaillante et subordonnée à la littérature sur l’immigration et appelait au développement d’une science de l’émigration qui serait une science de l’absence et des absents [6][6]Cf. SAYAD, Abdelmalek, “Le phénomène migratoire : une relation…C’est afin d’y contribuer que nous avons entrepris une série d’entretiens semi-directifs dans deux régions particulièrement touchées par les départs des harraga : la région d’Oran dans l’Ouest algérien et celle d’Annaba dans l’Est.

3Une grande partie de ces entretiens fut menée auprès de candidats à el-harga[7][7]El-harga signifie “la brûlure” et désigne l’acte de migrer sans… ayant fait d’une à quatre tentatives de départ s’étant soldées par des échecs. Menés en dialecte à l’aide d’une grille d’entretien souple, ces interviews firent une place importante à l’analyse de la situation politique en Algérie et dans les pays proches touchés par les révoltes arabes (particulièrement la Tunisie, l’Égypte et la Libye). Ce déplacement spontané des thématiques de l’entretien [8][8]En effet, la grille d’entretien prévoyait des thèmes tels que… était le résultat de deux dynamiques: d’une part, les événements en cours avaient une importance majeure et recevaient un traitement médiatique très intense ; d’autre part, l’Algérie était concernée.

4Du 3 au 6 janvier 2011 le pays fut touché par des émeutes de très grande ampleur et divers partis politiques et organisations tels que la Coordination nationale pour le changement et la démocratie (cncd) appelaient le peuple algérien à manifester [9][9]Cf. CHENA, Salim, “L’Algérie dans le ‘Printemps arabe’ entre…. En outre, la thèse de la “contagion” et le supposé “effet domino” dominaient les analyses sur les soulèvements dans le monde arabe. Les articles se multipliaient dans la presse et les commentateurs se succédaient sur les plateaux de télévision glosant sur la probabilité que l’Algérie soit “la prochaine sur la liste”. Les similarités entre la situation algérienne et celle des pays voisins touchés par les soulèvements étaient mises en exergue : une population jeune, un taux de chômage élevé, une inflation conjuguée à une stagnation des salaires, le caractère non démocratique des institutions politiques, la corruption, etc. Aussi, lors de nos entretiens, les harraga commentaient-ils, sans y avoir été explicitement invités, la situation politique et le cours des événements dans les pays touchés par les soulèvements, le cours que prenaient ces entretiens inspirant de nouvelles interrogations. Pourquoi ces jeunes urbains qui se sentaient marginalisés souhaitaient-ils entreprendre une aventure migratoire aussi risquée plutôt que de demeurer en Algérie, manifester et protester afin de changer la situation dans le pays ? C’est à cette question que la présente contribution sera consacrée.

Un cadre pertinent pour l’analyse de l’interaction entre émigration et contestation : le modèle exitvoice et loyalty (evl)

5Afin de penser la relation entre action protestataire et émigration, cette contribution s’appuie sur le cadre théorique introduit par Albert Hirschman dans Exit, voice et loyalty : responses to decline in firms, organizations, and states[10][10]Cf. HIRSCHMAN, Albert, Exit, voice, and loyalty : responses to…. Dans cet essai, A. Hirschman suggère une typologie des réactions individuelles au mécontentement et une analyse des processus de “redressement” [11][11]Terminologie mobilisée dans le cadre théorique d’Hirschman… dans les entreprises, les organisations et les États. Son modèle est fondé sur trois concepts-clés (exitvoice et loyalty) et leurs interactions. L’adoption de la terminologie en anglais dans cette contribution en français est volontaire, malgré les habitudes de la revue qui la publie.

6En français, l’essai d’Albert Hirschman fut publié sous trois titres différents. Il parut une première fois en 1972 sous le titre Face au déclin des entreprises et des institutions, puis en 1995 sous le titre Défection et prise de parole, et enfin en 2011, dans une version intitulée Exit, voice, loyalty défection et prise de parole. Cette multiplicité des titres reflète la difficulté de trouver une traduction satisfaisante aux concepts phares d’Hirschman. L’usage du terme “défection” comme traduction d’exit est critiquable. En effet, le terme “défection” semble négativement connoté et synonyme d’“abandon” et de “désertion”. Ce travail s’inscrit au plus près du texte original en se référant à l’exitDe même, il se réfèrera à la loyalty ou loyauté et non “loyalisme”, et à voice au lieu de “prise de parole”. Ce choix est d’autant plus justifié que le succès international de ce modèle a rendu célèbre les concepts d’Albert Hirschman, en anglais dans le texte. Ainsi, de nombreux auteurs adoptent les dénominations en anglais dans des textes écrits en français [12][12]Voir par exemple BENNANI-CHRAÏBI, Mounia ; FILLIEULE, Olivier,….

7Ce modèle, qu’il est possible d’énoncer en quelques mots et que son auteur prétend applicable à de multiples phénomènes sociaux, politiques et économiques, peut susciter des réticences. Sa volonté de parcimonie peut éveiller le soupçon. Cependant, l’examen attentif de l’œuvre d’Albert Hirschman ainsi que l’exploration des travaux qui mobilisent le modèle evl dans le cadre d’analyses de phénomènes migratoires révèle sa complexité, sa fécondité et sa pertinence dans les études migratoires. Albert Hirschman lui-même a publié en 1993 un article où il mobilise et révise le modèle evl afin d’analyser les interactions entre émigration et protestation en Allemagne de l’Est entre 1949 et 1989 [13][13]Cf. HIRSCHMAN, Albert, “Exit, voice, and the fate of the German…. Bien des études sur les migrations ont mobilisé le modèle evl. Il est possible de citer les recherches menées par Marian Adnanes sur l’émigration et la participation politique des étudiants en Bulgarie durant les années 1990 [14][14]Cf. ADNANES, Marian, “Exit and/or voice ? Youth and…. Autre exemple : Victor Pereira, dans ses travaux de thèse et les publications qui en sont issues, analyse la réponse de l’État portugais à l’émigration massive vers la France entre 1958 et 1974 à l’aune du modèle evl [15][15]Cf. PEREIRA, Victor, “L’État portugais et les Portugais en….

8Le modèle d’Albert Hirschman repose sur une idée simple : qu’il soit client d’une entreprise, membre d’une organisation ou citoyen d’un État, l’individu a deux options principales en cas de mécontentement. Il peut choisir l’option exit (cesser d’acheter le produit qui l’insatisfait, résilier sa carte de membre de l’organisation qui le mécontente ou émigrer de l’État où la situation socioéconomique ou politique se dégrade) ou l’option voice (protester). Le modèle evl se situe dans le cadre de la théorie du choix rationnel. Confronté au choix entre exit et voice, « chaque individu pèse (calcule, évalue) les avantages (gains) et les inconvénients (coûts) de ses conduites et choisit la plus intéressante (gratifiante, facile, efficace) pour lui, étant donnée l’idée qu’il se fait de son intérêt personnel) » [16][16]BAJOIT, Guy, “Exit, voice, loyalty… and apathy. Les réactions….

Le mécontentement des jeunes harraga

9Selon Albert Hirschman, les options exit et voice sont toutes deux des réactions au mécontentement. Il convient donc d’interroger dans un premier temps l’origine de ce mécontentement. Lors des entretiens il était demandé aux harraga de décrire leur quotidien. Ce qui prédominait alors était leur impression de “mal-vivre”. La “mal-vie”, dite en français, est une expression très utilisée en dialecte algérien. La “mal-vie” est d’abord économique, elle est due à la précarité des emplois et à la faiblesse des salaires.

10La quasi-totalité des harraga n’avait pas de travail formel au moment des entretiens. La plupart disaient qu’ils “naviguaient”, expression qui désigne une forme de débrouille, un revenu faible et l’absence de stabilité. Ils sont vendeurs à l’étalage, boulangers, pêcheurs ou chômeurs. La faible visibilité qu’ils ont de leur avenir financier, l’absence de revenu en cas de maladie ou en cas de saisie de leur marchandise dans le cadre de la lutte contre le commerce informel contribuent à leur mal-être. Mohammed a fait une tentative de départ au moment de l’entretien et économise pour une seconde tentative : « J’ai 23 ans et je n’ai rien. Je suis vendeur de cigarettes à l’étalage. Je travaille au jour le jour. Parfois, on [les policiers] m’arrête et on me confisque tout. Il y a des bonnes journées, mais je ne peux pas me faire un avenir comme ça. L’essentiel, c’est de partir ». Ali a le même âge. Il est coiffeur. Lorsqu’il parle de la vie, il déclare : « Tu travailles, tu manges et tu bois. Tu n’as pas d’avenir ». Toutes leurs journées se ressemblent : un quotidien sans loisirs et un avenir sans perspective.

11Cette situation est d’autant plus difficile à vivre que l’ordre socio-économique apparaît illégitime et la réussite déconnectée de l’effort. Sofiane, 30 ans, est d’autant plus frustré que ce qu’il désire ne lui semble pas déraisonnable : « Je veux un travail ; ça changerait tout. Je dirai merci mon Dieu. Je me marierai. Je me construirai une vie comme mes parents l’ont fait avant moi. Mais, eux, ils ne te laissent pas [17][17]À aucun moment de l’entretien Sofiane ne désigne nommément ceux…. Si je reste à attendre, je n’aurai rien. Je perdrai ma vie, comme ça… Ils parlent de pré-emplois, d’emplois jeunes, mais en réalité, pour les obtenir il faut payer des bakchichs ou connaître une personne bien placée. Dans ce pays on ajoute de l’eau à la mer, on ne donne qu’à ceux qui ont déjà. Nous, on ne nous donne rien. Aujourd’hui, si je veux travailler comme agent de sécurité, disons dans un dépôt ou n’importe quelle entreprise, je donne mon cv […]. La personne chargée du recrutement m’appelle et me dit de me présenter. Quand je me présente, il m’attend à l’extérieur et me dit : “Tu me donnes 70 000 dinars [environ 700 €] et le poste est pour toi, mon ami”. Comment ils osent te demander de l’argent alors que tu veux travailler ? ».

12Ainsi, cette “mal-vie” due à la précarité de leur situation économique est à lier à un profond sentiment d’injustice. Ils ont la conviction que les richesses du pays sont confisquées et qu’ils ne pourront jamais y avoir accès. Les harraga affirment qu’il est impossible de réussir sans argent, car celui-ci permet de corrompre, et sans réseau à mobiliser. Ils ne voient pas d’amélioration possible de leur situation, quels que soient leurs efforts. Ils insistent sur l’incapacité à obtenir leur dû et l’injustice qui règne dans le pays. Larbi, 24 ans, a fait deux tentatives de départ en barque en 2010. Il déclare ne rien comprendre à son pays, où la loi ne s’applique qu’aux pauvres et aux faibles. Ali, 23 ans, a ainsi confié : « J’aime mon pays, c’est mon pays qui m’aime pas ».

13Il existe une expression en dialecte, hogra, qui revient souvent lors des entretiens. Ce terme, qui signifie littéralement “mépris”, a un sens bien plus vaste et désigne un abus de pouvoir qui crée un sentiment de frustration et d’impuissance chez celui qui le subit. Souvent synonyme d’injustice et d’impunité, hogra désigne également le mépris des dirigeants pour leur peuple. Les harraga dénoncent la collusion entre élites économiques et élites politiques. Ils décrivent, dans leur ensemble, un système économique et politique illégitime et non méritocratique (certains interviewés ont qualifié le système algérien de “médiocratie” [18][18]Terme provenant de “médiocrité”. et de “voyoucratie”). Les dirigeants sont d’autant moins légitimes que certains interviewés avaient l’impression que quelques-uns de ces dirigeants fuyaient le système qu’ils avaient mis en place, évitant ainsi les dysfonctionnements qu’eux-mêmes font perdurer dans les établissements scolaires et dans les hôpitaux publics algériens en envoyant leur famille s’instruire et se soigner en Europe. Larbi a ainsi déclaré qu’il ne souhaitait pas grand-chose, qu’il se contenterait des « miettes » de ce que les dirigeants donnent à leurs enfants.

Voice en Algérie

14Face à cette description d’un système illégitime, la question de la contestation (voice) se pose. Dans le modèle evl, voice est l’action de l’individu qui souhaite modifier de l’intérieur une situation qui le laisse insatisfait et qui s’y engage. Cette option inclut « toute tentative visant à modifier un état de fait jugé insatisfaisant, que ce soit en adressant des pétitions individuelles ou collectives à la direction en place, en faisant appel à une instance supérieure ayant barre sur la direction ou en ayant recours à divers types d’actions, notamment ceux qui ont pour but de mobiliser l’opinion publique » [19][19]HIRSCHMAN, Albert, Défection et prise de parole, Paris :…. Ainsi, de la pétition à l’émeute, en passant par le vote, toutes les voies de contestation sont incluses dans voice. Voice est selon le modèle evl l’option privilégiée dans les contextes politiques. Ainsi, les jeunes Algériens devraient privilégier la protestation au lieu de l’émigration [20][20]Cette préférence est expliquée par les coûts de l’émigration,…. C’est pourquoi le modèle d’Albert Hirschman nous invite à interroger les raisons pour lesquelles ils préfèrent prendre le risque de traverser la Méditerranée en barque plutôt que de contester le système de l’intérieur. En effet, l’individu étant rationnel selon cette théorie, s’il choisit l’option exit, c’est que l’option voice lui apparaît comme trop coûteuse ou qu’il pense en tirer peu de bénéfices. Il convient donc d’analyser le contexte algérien et le rapport à la contestation et à la participation politique des candidats à el-harga.

15Interrogeons d’abord les moyens institutionnels de protester et d’exprimer son désaccord en politique, tels que le vote ou encore les manifestations. Le premier élément qui revient dans les entretiens est un désamour et une méfiance face à la sphère politique. Les hommes politiques et les partis sont décrits comme « tous faux » par Ali, qui dit ne faire confiance à personne. Aucune figure politique inspirant de la confiance n’est apparue durant les entretiens. Le président Abdelaziz Bouteflika n’est pas tenu pour responsable de la situation du pays, mais il est présenté comme un homme manipulé par son entourage et qui ignore la situation dans laquelle se trouve l’Algérie.

16Les harraga ont exprimé un désintérêt pour la vie politique et les échéances électorales, car, pour eux, cela n’aurait aucune utilité. Aucun des harraga interviewés n’avait de carte électorale ni l’intention de s’en procurer une. Ce désintérêt se retrouve à l’échelle de la population du pays. Un sondage effectué au printemps 2011 par le Centre arabe de recherche et d’études politiques dans 12 pays arabes révèle que seuls 2 % des Algériens se disent “très intéressés” et 16 % “intéressés” par la vie politique de leur pays, contre 15 % et 25 % en moyenne pour les 12 pays arabes de l’enquête confondus [21][21]ARAB CENTER FOR RESEARCH AND POLICY STUDIES, Arab opinion…. Ce désintérêt s’explique par la conviction que la participation politique est inutile. Ainsi, lorsque El-Hadj, 26 ans, candidat à el-harga, est interrogé sur le vote, il déclare : « On s’en tire pas avec eux [les hommes politiques algériens]. C’est à plus rien y comprendre. C’est de véritables poulpes. C’est même des requins. Un requin il mange tout et ne laisse rien. C’est trop. Je n’ai jamais voté et ne voterai jamais, wallah [22][22]« Je le jure » en arabe. ! Je préfère voter pour un mouton, au moins il a de la viande à offrir. Notre pays a du potentiel. On devrait vivre la belle vie. On a du pétrole et du gaz. Où sont-ils ? ».

17L’histoire politique de l’Algérie indépendante explique ce désintérêt. À défaut de pouvoir fournir une analyse complète dans le cadre de la présente contribution [23][23]Dans le cadre de nos travaux de doctorat, un chapitre de notre…, il est possible de citer quelques exemples significatifs de l’ineffectivité du vote pour signifier le désaccord avec le gouvernement en place et provoquer une alternance au pouvoir. En octobre 1988, des émeutes ont marqué un point de rupture dans le système politique algérien jusqu’alors régime de parti unique. La Constitution de 1989 a introduit le multipartisme et a libéralisé l’espace politique. Cependant, à la suite du premier tour des premières élections législatives libres de l’histoire algérienne remportées par le Front islamique du salut (fis) [24][24]Parti islamiste algérien., le processus législatif est interrompu par l’armée. La libéralisation politique de 1989 à 1992 n’a pas permis l’émergence d’un régime démocratique où le pouvoir politique peut changer de mains. À la suite de cette interruption, les Algériens ont été pris au milieu d’un conflit qui opposa des groupes islamistes à l’armée et aux forces de sécurité durant près d’une décennie. Les soupçons de scrutins truqués ternissent également l’image du vote. À titre d’exemple, lors de l’élection présidentielle de 1999, six des sept candidats (autrement dit, tous les candidats à l’exception du président-candidat Abdelaziz Bouteflika) ont retiré leur candidature la veille du scrutin, arguant que le processus électoral était truqué.

18Ainsi, l’option voice par le vote est discréditée en Algérie. Voice étant une modalité de réaction graduelle, elle peut prendre d’autres formes que le vote : manifestation, sit-in, etc. Cependant, en 1992, à la suite de l’interruption du processus des élections législatives, l’état d’urgence a été instauré en Algérie par décret présidentiel, interdisant marches et manifestations publiques. Conséquence directe des “soulèvements arabes”, et par peur d’une “contagion”, l’état d’urgence a été levé en février 2011. Cependant cette levée est incomplète, car elle ne concerne pas la wilaya [25][25]L’équivalent du “département” français. d’Alger où les marches et les manifestations restent interdites. Les dispositifs policiers mis en place afin de disperser les manifestants étaient tels au cours du premier semestre de l’année 2011 qu’“Alger la blanche” fut ironiquement surnommée par le génie populaire “Alger la bleue”, faisant allusion à la couleur de l’uniforme des policiers.

19Voice existe donc presque exclusivement sous la forme d’émeutes et de révoltes. Protestations violentes et spontanées, les émeutes sont dues à l’insatisfaction et à la frustration. Elles émergent, car il y a peu de moyens de canaliser l’opposition au régime. Ces émeutes, très nombreuses, sont des émeutes de quartier et ne se muent pas en mouvement national durable. Larbi y a participé pour défendre ses droits, dit-il, mais il ne pense pas que cela ait servi à quoi que ce soit. Il a été violenté et arrêté. Il a passé deux jours en prison. Ali se dit, quant à lui, « toujours prêt à jeter des pierres sur des policiers » et affirme s’en moquer si l’Algérie entière venait à être en feu. La plupart des jeunes interrogés ont cependant estimé que les révoltes ne pouvaient contribuer à améliorer la situation du pays. Pourtant, ils se sont tous déclarés admiratifs des manifestations en Tunisie et en Égypte ainsi que de leurs peuples qui se battent pour leurs droits. À l’exception d’Ali, ils estiment paradoxalement que des événements d’une telle ampleur ne sont pas souhaitables et qu’ils ne sauraient apporter un changement positif. L’option voice ne peut donc émerger car ces jeunes harraga ne croient pas à une amélioration possible de la situation.

El-harga : un exit

20La seconde option qui s’offre à l’individu est l’exit : l’émigration. L’émigration est l’unique voie active pour les citoyens d’un État dont le système politique manque de crédibilité et de légitimité. L’exit est la seule option active quand les citoyens ne croient plus en une amélioration de la situation socioéconomique et politique. Pourtant, l’émigration est coûteuse. « L’émigrant qui quitte son pays doit prendre une décision difficile, il lui en coûte d’avoir à briser des liens affectifs puissants ; il lui en coûte à nouveau de s’insérer et de se faire une place dans un cadre qui lui est étranger », affirme Albert Hirschman [26][26]HIRSCHMAN, Albert, Défection et prise de parole, op. cit.,….

21Le sondage effectué par le Centre arabe de recherche et d’études politiques révèle que 26 % des Algériens désirent émigrer [27][27]ARAB CENTER FOR RESEARCH AND POLICY STUDIES, Arab opinion…. S’ils ne sont pas plus nombreux à concrétiser leur projet, c’est que l’exit est coûteux. Il est difficile d’émigrer au départ de l’Algérie, car il y a un épuisement des filières d’émigration traditionnelles. L’émigration algérienne fut historiquement une migration de travail. Or, les pays “occidentaux” ont progressivement cessé de faire appel massivement aux travailleurs étrangers. À titre d’exemple, la France, principale destination des flux migratoires en provenance d’Algérie, a, dès 1973-1974, suspendu l’entrée des travailleurs étrangers permanents. L’émigration s’est alors féminisée et a continué par le biais du regroupement familial, une filière qui s’est progressivement épuisée : d’une part, les procédures se sont complexifiées et, d’autre part, il y a moins d’hommes algériens isolés dans les pays de destination, la solution faisant appel à une stratégie matrimoniale restant peu mobilisée. La majorité des enfants d’immigrés algériens n’optent pas pour un mariage “au pays”. En effet, selon Ali Bensaâd, la majorité des enfants d’immigrés algériens n’optent pas pour des stratégies matrimoniales communautaires. Plus de la moitié des hommes et un tiers des femmes algériennes épousent un non-Maghrébin. Par ailleurs, parmi les Algériens qui épousent un Maghrébin (et non exclusivement un Algérien), beaucoup choisissent un Maghrébin déjà établi en France [28][28]Cf. BENSAÂD, Ali, “Les brûleurs de frontières”, Libération du….

22Quant aux stratégies de migrations irrégulières, elles impliquent une prise de risque croissante, augmentant le coût de l’exit. À partir des années 1980, les pays d’immigration ont “dénationalisé” leur politique migratoire afin de créer des zones tampons et de décourager les migrations. Virginie Guiraudon et Christian Joppke résument cette dénationalisation à travers trois mouvements : out (responsabilisation des acteurs privés tels que les compagnies de transport maritime), down (délégation de certaines responsabilités aux instances locales et régionales) et up (coopération transnationale parmi les pays d’immigration — européanisation de la politique migratoire — et accords bilatéraux et multilatéraux avec les pays de transit et les pays de départ) [29][29]Cf. GUIRAUDON, Virginie ; JOPPKE, Christian, Controlling a new….

23Ces mesures ont certes découragé une partie des candidats au départ, mais ont également contribué à accroître la dangerosité des stratégies et les itinéraires migratoires. Ainsi l’européanisation et le durcissement des procédures d’obtention de visas de court séjour ont-ils accru la prise de risque nécessaire au départ. L’une des stratégies migratoires irrégulières les moins coûteuses consiste à obtenir un visa de court séjour et à détourner l’objet de ce visa une fois arrivé en Europe en tentant de s’établir et d’obtenir une carte de séjour. Cette stratégie est moins coûteuse et moins risquée qu’un départ en barque. Si les immigrés illégaux vivent dans la précarité et risquent l’arrestation et l’expulsion, ils ne mettent pas pour autant leur vie en danger durant le voyage.

24Cependant, il est très difficile d’obtenir un visa de court séjour. En effet, parallèlement au processus de communautarisation des procédures d’obtention de visa de courte durée, les entraves à la liberté de circulation entre l’Algérie et les pays européens se sont multipliées. Les pays de l’espace Schengen harmonisent les procédures d’octroi et de refus de visa et instituent une liste de pays dont les citoyens ont besoin d’un visa pour un séjour inférieur à trois mois. Didier Bigo note que « l’octroi du visa individuel est à cet égard une exception à l’exception (et c’est pourquoi elle obéit à une logique de “rareté” dans l’esprit de ceux qui les délivrent). C’est un rétablissement de la confiance dans l’individu après l’épreuve du soupçon porté sur un ensemble national » [30][30]BIGO, Didier, “Le visa Schengen et le recours à la biométrie”,…. Or, les jeunes hommes célibataires n’ayant ni une situation économique stable ni un revenu conséquent se voient refuser un visa car ils représentent selon les services consulaires « un risque migratoire » [31][31]Sur le terrain, des entretiens furent menés auprès du consul…. Ils sont nombreux parmi les harraga auprès desquels les entretiens furent menés à n’avoir fait aucune demande de visa préalablement à leur départ en barque, certains que celle-ci serait refusée.

25Par ailleurs, si les fouilles dans les ports marchands ont contribué à la baisse du nombre de candidats à l’émigration qui tentent de s’introduire à bord d’un navire, elles ont amplifié les départs en barque [32][32]Il est impossible de quantifier de façon rigoureuse les… qui exposent les migrants de façon plus aiguë aux dangers de la mer. À ce titre, notons que les départs en barque à partir de l’Algérie sont un phénomène récent. Les passages par voie maritime de migrants illégaux vers l’Europe se faisaient du Maroc vers l’Espagne et de la Libye et de la Tunisie vers l’Italie. Ces pays ayant renforcé la surveillance de leurs frontières, au titre du troisième mouvement décrit par Virginie Guiraudon et Christian Joppke (out), les Algériens sont amenés à prendre de plus en plus de risques en partant depuis l’Algérie [33][33]Cf. LAHLOU, Mehdi, Les migrations irrégulières entre le Maghreb….

26Ils partent de nuit à partir de petites plages isolées. Ils peuvent être une vingtaine sur un Zodiac ou un boti (un bateau de pêche mesurant de 4 à 6 mètres), le nombre de personnes dépendant des ressources de ceux qui partent. En effet, les candidats au départ se cotisent afin de se procurer le nécessaire : barque, moteur, bougies de rechange, boussole et/ou gps, bidons d’essence et parfois, mais rarement, des gilets de sauvetage. Une fois le matériel réuni et dans l’attente d’une nuit où la mer soit calme, les harraga doivent également payer une personne résidant près de la plage à partir de laquelle est prévu le départ pour qu’elle cache et surveille le matériel souvent enterré dans le sable. La plupart ont participé aux frais à hauteur de 60 000 à 80 000 dinars [34][34]Soit entre environ 600 € et 800 €. À titre indicatif, au moment…. Accompagnés par ce qu’ils nomment un “guide”, ils tentent de traverser la Méditerranée.

27La grande majorité des harraga rencontrés sur le terrain ne font pas appel à un “passeur” au sens strict du terme. Le “guide” est un individu qui connaît la mer et qui se pense apte à faire arriver une barque à destination. Son objectif n’est pas de s’enrichir, mais de quitter le pays, comme les autres harraga. Son rôle particulier l’exonère de toute participation financière. Ils entrent en contact les uns avec les autres le plus souvent par le biais du bouche à oreille. Il n’est pas rare que le groupe qui part soit composé en majorité de personnes vivant dans un même quartier. Il existe également des cafés qui servent de lieu de rencontre. C’est le cas, par exemple, d’un café surnommé “café des harraga” à Aïn el-Turck, une commune de la wilaya d’Oran.

28L’implication des harraga dans l’organisation de la traversée est très variable. Certains sont impliqués dans l’organisation et l’achat du moteur, d’autres sont contactés une fois que le projet est à une étape avancée afin d’y contribuer financièrement et de permettre l’achat de l’équipement manquant. Les modalités spécifiques de rencontre des harraga dans des lieux réservés aux hommes, tels que les cafés (les femmes ne fréquentent pas les cafés en Algérie), contribuent à expliquer la rareté des femmes parmi les candidats au départ. Nous n’avons rencontré que deux femmes qui tentaient toutes deux de partir suite à un événement spécifique et qui avaient des problèmes familiaux. La première, célibataire, avait 16 ans et était enceinte ; les parents de la seconde souhaitaient la marier malgré son opposition. Le « harag-type » [35][35]DIRECTION DE LA POLICE DES FRONTIÈRES, État des lieux sur… est un jeune homme qui a fini ses études secondaires, célibataire et chômeur [36][36]Le statut de chômeur en Algérie n’est pas synonyme d’absence….

29La traversée est risquée. Sofiane a déclaré au cours de l’entretien : « Je risque ma vie, je ne suis pas un simple voyageur. Je pars sur une barque de 4 m 90 à 11 heures du soir. C’est un risque. Juste avant le départ, on a fait la prière du Maghreb [37][37]L’une des cinq prières de la journée en islam : celle qui a…, tous ensemble, pour que Dieu nous protège. Puis on a démarré. Durant la première demi-heure, personne n’a parlé, personne n’a fumé ». Afin de contrôler leur peur au moment du départ, certains harraga ont révélé qu’eux-mêmes ou une personne partie avec eux avaient consommé de la drogue avant le départ. Ils parlent d’une « petite pilule bleue » qu’ils nomment « mademoiselle courage » : du xanax. C’est le cas d’Ali, qui a fait trois tentatives de départ ayant toutes échoué. La première, en octobre 2009, a échoué d’emblée car deux individus n’ayant pas contribué financièrement ont tenté de s’imposer à la dernière minute, ce qui a déclenché une bagarre et le retournement de la barque dès les premiers mètres. Ali est tombé dans l’eau tout habillé, et la lourdeur de ses habits mouillés ainsi que les anxiolytiques qu’il avait ingérés ont rendu la nage très difficile. Il a été aidé par ses camarades. C’est pourquoi, pour son second départ, en novembre 2010, il est parti habillé en short et en T-shirt. Il dit avoir fait le tour de Mostaganem (ville où il réside, située à 70 km d’Oran) sans succès pour trouver « mademoiselle courage ».

30Les risques de la traversée sont tellement connus qu’un proverbe circule dans la société algérienne à cet égard : « Qu’un poisson me mange plutôt qu’un ver » [38][38]Takoulni houta wa ma takoulnish douda.. La possibilité de mourir en mer — de se faire manger par des poissons — est donc connue, mais c’est mieux que de rester dans le pays, d’y mourir et de se faire manger par les vers.

31Les échecs sont nombreux. Il y a ceux qui disparaissent en mer et ceux qui sont arrêtés. En 2009 le gouvernement algérien a introduit le délit d’« émigration illégale » [39][39]L’adoption de mesures répressives et sécuritaires pour lutter… qui prévoit des sanctions : de deux à six mois de prison et de 20 000 à 60 000 dinars d’amende [40][40]Loi n° 09-01 du 25 février 2009 modifiant et complétant…. Par ailleurs, en 2007, le cheikh Abou Abdessalam, alors président de la commission nationale des fatwa[41][41]Dans l’islam, une fatwa est un avis juridique donné par un… du ministère des Affaires religieuses, a déclaré qu’el-harga était un pêché religieux (haram), car cette stratégie migratoire est assimilable à une forme de suicide. Aussi la plupart des partants sont-ils arrêtés dans les eaux territoriales espagnoles et emmenés dans un centre de rétention avant d’être expulsés. Ce fut le cas pour Ali lors de ses deux dernières tentatives. Malgré les risques de la traversée et les échecs, ils sont nombreux à souhaiter tenter de quitter l’Algérie une nouvelle fois en barque.

32Il semble également nécessaire de mentionner que les bénéfices attendus par cette aventure migratoire ne sont pas surestimés. L’Europe n’a pas été présentée comme un Éden. Certes, au cours de l’entretien la plupart de jeunes harraga mentionnent des exemples de « fin heureuse », un ami ou une connaissance parvenu à s’établir en Europe et à régulariser sa situation, parfois même à se marier et qui revient régulièrement au pays rendre visite à sa famille. Pourtant, la croyance en un Eldorado n’est pas très répandue. Beaucoup de migrants n’ont pas de destination fixe : « Peu importe, là où j’arrive à me faire ma place ; à l’endroit où j’obtiens un travail, je resterai », confie Sofiane lorsqu’on lui demande sa destination.

33Les abus auxquels les immigrés peuvent être confrontés sont également connus. Brahim, 28 ans, déclare : « On ne trouve pas facilement du travail là-bas non plus. Il y a de la souffrance, il y a de la misère. Il peut t’arriver de dormir dehors. Mais avec de la chance tu peux trouver du travail. Là-bas, ça les arrange qu’une personne travaille au noir : il n’y a pas besoin de payer l’assurance et les charges. On ne nous paie pas comme on paie un travailleur régulier non plus, on nous paie demi-tarif. Ça les arrange [il rit] ». La crise économique, la baisse du pouvoir d’achat et la montée du chômage ayant occupé une bonne partie du paysage audiovisuel français, suivi de près en Algérie, la réalité économique et sociale des pays d’accueil est connue par la plupart des harraga. La France ou l’Europe ne sont pas associées à la “facilité” ou au “paradis”. Au cours des entretiens, ces jeunes aspirant à émigrer ont insisté sur la nécessité de travailler dur pour s’y faire sa place, sur les difficultés économiques de ces pays, sur l’isolement que représente l’immigration et sur le racisme qu’on peut subir : « Je vis en France là où on me dit “sale Arabe” ; je vis à l’étranger, pas qu’en France, partout, et je les laisse m’insulter “sale Arabe” plutôt que de rester ici ». Le témoignage de Malek, 23 ans, révèle que la motivation de départ n’est pas principalement suscitée par ce qu’il pense trouver de l’autre côté de la Méditerranée, mais par ce qu’il désire quitter en Algérie.

Conclusion

34El-harga est un exit, au sens d’Albert Hirschman. Il s’agit d’une manifestation du mécontentement de jeunes Algériens qui se sentent laissés-pour-compte et méprisés. C’est une stratégie active destinée à faire face à une situation difficile dans laquelle “mal-vie” et hogra les empêchent d’envisager un avenir. S’ils ne choisissent pas l’option voice (contestation), modalité de réaction privilégiée dans la sphère politique selon Albert Hirschman, c’est qu’ils ne croient pas en une amélioration de la situation socioéconomique et politique du pays. Les voies de contestation institutionnelles telles que le vote ont été décrédibilisées. Les manifestations sont empêchées. Les émeutes, nombreuses, ne prennent pas l’ampleur nécessaire à la déstabilisation du système. Ils souhaitent quitter le pays mais les frontières sont fermées. Ce n’est pas parce qu’ils ignorent les risques de la traversée qu’ils tentent de partir en barque au milieu de la nuit. Ce n’est pas non plus pour atteindre un paradis. Ils prennent le risque de cette traversée afin de tenter de vivre, au lieu de simplement survivre, au jour le jour, dans l’ennui et sans perspectives.

35Nourris par les histoires de ceux qui sont arrivés à se faire une situation en Europe, ils tentent de “brûler” les frontières. Ils sont nombreux à ne pas vouloir abandonner ce projet. Après plusieurs tentatives vaines, des milliers de dinars dépensés et des amis perdus en mer, ils se disent prêts à partir s’il le faut en barque. Bien que décrite originellement par Albert Hirschman comme une modalité de réaction silencieuse, apolitique et une expression minimale de dissension, l’option exit est une option politique [42][42]Cf. HIRSCHMAN, Albert, “Exit, voice, and the fate of the German…. Émigrer, c’est « voter avec les pieds », comme le concédera le même auteur dans un article ultérieur [43][43]HIRSCHMAN, Albert, “Exit, voice and the State”, in : HIRSCHMAN,….

Notes

  • Harraga est le pluriel de harag, qui signifie “brûleur”.
  • Le verbe brûler est ici utilisé dans un sens figuré similaire à celui utilisé dans l’expression “brûler un feu rouge”.
  • Pour une analyse étymologique plus détaillée du terme harraga, voir MOUSSAOUI, Nabila, “Al-harga : du déni à l’incrimination”, Rencontre des jeunes chercheurs autour de la Méditerranée, Forli, mars 1993 ; ARAB, Chadia ; SEMPERE SOUVANNAVONG, Juan David, “Les jeunes harragas maghrébins se dirigeant vers l’Espagne : des rêveurs aux ‘brûleurs de frontières’”, Migrations Société, vol. 21, n° 125, septembre-octobre 2009, pp. 191-206.
  • Hittiste est un nom masculin dérivé de hit qui signifie en dialecte algérien “mur”. Les hittistes sont ceux qui passent leurs journées adossés à un mur, notamment parce qu’ils ne disposent pas d’espace privé à la maison et qu’ils n’ont pas de travail.
  • Cf. SAYAD, Abdelmalek, “Le phénomène migratoire : une relation de domination”, Annuaire de l’Afrique du Nord, vol. 20, 1981, pp. 365-406.El-harga signifie “la brûlure” et désigne l’acte de migrer sans documents. Selon les dialectes d’Afrique du Nord, les prononciations et les translitérations qui en découlent peuvent varier. On verra ainsi le mot hrigue désigner le même phénomène.
  • En effet, la grille d’entretien prévoyait des thèmes tels que « les causes du départ », mais n’invitait pas explicitement les interviewés à parler des soulèvements dans le monde arabe ou à faire un parallèle avec la situation en Algérie. Ces sujets Il est impossible de quantifier de façon rigoureuse les tentatives de harga. En effet, la migration en barque échappe aux statistiques. Il est possible, au mieux, de reconstituer les grandes tendances à partir des chiffres relatifs aux personnes arrêtées durant une tentative de départ en barque, aux harraga morts ou disparus en mer, ainsi qu’à partir des chiffres concernant les arrestations et les expulsions de ressortissants algériens à l’étranger. Ces chiffres sont communiqués par les garde-côtes algériens ou européens, par les ministères des Affaires étrangères et souvent repris par les médias. C’est à partir de ces données qu’Hocine Labdelaoui argue qu’il y a une augmentation de el-harga dans son article “El-harga : ou la forme actuelle de l’émigration irrégulière des Algériens”, Florence : carim, Institut universitaire européen de Florence, 2009, 24 p.
  • Ces chiffres demeurent, néanmoins, partiels et imparfaits. À titre d’exemple, peut-on affirmer que les tentatives de départ sont plus nombreuses si les arrestations augmentent ? Cela peut aussi bien signifier que les dispositifs de surveillance des frontières sont plus stricts. Autre exemple, cette fois relatif au nombre d’Algériens expulsés. Il y a certes des harragas parmi eux, mais également des personnes parties avec un passeport et un visa en bonne et due forme mais qui ont dépassé la durée de séjour prévue par celui-ci. Peut-on affirmer qu’el-harga augmente si les expulsions sont de plus en plus nombreuses ? En outre, ces données ne permettent pas de quantifier les personnes qui ont réussi à quitter l’Algérie.

Les 22 chefs historiques du Front de Libération National

Si Mostefa Ben Boulaid

Othmane Belouizdad

Ramdane Benabdelmalek

Benmostefa Benaouda

Lakhdar Bentobal

Rabah Bitat

Zoubir Bouadjadj

Said Bouali

Ahmed Bouchaïb

Mohamed Boudiaf

Boudjemaa Souidani

Abdelhafid Boussouf

Lyès Deriche

Didouche Mourad

Abdessalam Habachi

Abdelkader Lamoudi

Larbi Ben M’Hidi

Mohamed Mechati

Slimane Mellah

Mohamed Merzoughi

Badji Mokhtar

Zighoud Youssef https://youtu.be/1CEvoHbS4RU